>Histoire

19 / 06 / 2017

Le combat incessant pour l’indépendance syndicale en Allemagne 3/3

3ème partie :
Le combat pour l’indépendance syndicale après la 2e guerre mondiale.

L’une des toutes premières mesures du régime national-socialiste aura été la destruction des organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière. La « loi travail » de janvier 1934 avait permis ce résultat inespéré pour le patronat : la fin des conventions collectives et le renvoi de toutes « concertations » au niveau de l’entreprise, les décisions finales devant obligatoirement s’inscrire dans le cadre du Plan défini par l’Etat totalitaire. (1).
Avec la chute du régime, c’est une nouvelle période historique qui commence.

La reconstruction de l’Etat.

A la libération, l’Allemagne n’est plus qu’un vaste champ de ruines. Après avoir subi 12 années interminables de dictature nationale-socialiste, la classe ouvrière doit affronter les conséquences dramatiques de la politique des alliés. La directive area Bomber (14 février 1942, directive à l’attention des pilotes de bombardiers) du ministère de l’aviation britannique indique :
« Il a été décidé que le principal objectif de votre opération serait désormais axé sur le moral de la population civile ennemie, notamment, celui des ouvriers de l’industrie ». Pour qu’il n’y ait pas le moindre doute, la directive précise :
« Il est clair que les cibles doivent être les zones d’habitations et non, par exemple, des chantiers navals ou des industries d’aviation. Cela doit être parfaitement clair … » L’application de cette doctrine s’applique par exemple à la ville de Lubeck. L’historien Jôrg Friedrich (2) explique :
« Lubeck n’abritait pas d’industrie de guerre importante et était donc faiblement défendue. Elle contenait un vieux centre-ville à colombage qui brûlerait facilement. Telles furent les raisons de la destruction de Lubeck : sa situation, sa faiblesse et son antique beauté. » Le commandement américain agit de même. Quant au régime improprement désigné comme « soviétique », il a renoncé définitivement depuis longtemps à la défense la plus élémentaires des droits ouvriers.
Les uns comme les autres craignent par-dessus tout que le deuxième grande guerre impérialiste ne se termine comme la 1ère par une révolution qui procèderait à la socialisation des moyens de production.
Afin de briser l’unité de la classe ouvrière, l’Allemagne est dépecée. L’EST passe sous la coupe du Kremlin quand l’OUEST demeure dans la zone de contrôle du monde dit libre. A l’est, il n’y a pas de place pour le syndicalisme libre et indépendant.
En France, la direction du PCF exige le paiement de « réparations ». Autrement dit, la classe ouvrière allemande est condamnée à payer pour la reconstruction d’un Etat français fort (et qui conserve « ses » colonies). C’est aussi la ligne imposée à la CGT réunifiée en 1943 (accords du Perreux), désormais très étroitement contrôlée par le parti stalinien. (3).
A l’ouest, dès la fin des hostilités, se pose la question de la reconstitution des syndicats ouvriers. Le représentant du CNPF Pierre Walline (voir 1ère et seconde parties) y consacre toute la première partie de son tome II. Il s’agit d’un document riche d’enseignements, rédigé évidemment du point de vue des intérêts de la classe dominante, capitaliste.

Juillet 1945 : la conférence de Potsdam. (EU, URSS, Royaume Uni).

Les alliés qui préparent l’après IIIème Reich veulent un syndicalisme strictement encadré, intégré aux objectifs des nouveaux maîtres du monde. La résolution finale indique :
« Compte tenu du maintien de la sécurité militaire la formation de libres syndicats sera autorisée ». Merci, not’bon maître ! Bien sûr, l’activité des syndicats ne devra pas s’exercer contre les autorités alliées, seules habilitées à élaborer un cahier de revendications compatible avec l’Europe nouvelle en gestation celle de l’agent américain Jean Monnet Les syndicats doivent « travailler main dans la main avec les autorités alliées » (Walline, page 13). (4).

Aux conférences de Yalta et Potsdam, les EU, L’URSS et le Royaume Uni se partagent le monde en zones d’influences. Les trois « grands » ont fort à faire pour contenir les grèves et manifestations en Italie, en Grèce, en Yougoslavie, en France jusque décembre 1947.Tous s’accordent à rendre responsable le peuple allemand du désastre de 1933 ; c’est la sinistre théorie de la « responsabilité collective du peuple allemand».

En zone orientale contrôlée par Moscou, la création de partis et syndicats dits « antifascistes » avaient été autorisées dès juin 45. Des syndicats d’un genre un peu particulier puisque les statuts préciseront (statuts de 1950) :
« L’ensemble de ses activités (du syndicat) se trouvent placées sous la direction du parti communiste (… ) son rôle principal consiste à organiser les travailleurs et employés autour du parti pour les mobiliser dans la lutte menée pour l’édification de la société communiste ». Fin 1946, on compte déjà 3 175 000 « syndiqués » pour 6 380 000 salariés ; un succès retentissant …

« Étonnement … inquiétude … » …

Dans son livre les expériences syndicales internationales, Georges Lefranc livre ces informations : fin 1946, il y aurait déjà 2 735 000 syndiqués en zone « occidentale » et 5 millions en 1948, de quoi susciter « l’étonnement » et surtout « l’inquiétude » des autorités militaires d’occupation. La classe ouvrière est toujours debout et revendique. A « l’ouest », comme on est « démocrate », on ne peut décemment pas imposer des statuts de « syndicats » sommés de participer à la lutte pour une société de libre marché rénovée et moralisée. La tactique doit être plus subtile.

« Syndicats » d’entreprises ou syndicalisme libre et indépendant ?

La tendance naturelle des militants syndicaux allemands qui émergent à la libération est simple : constituer leurs syndicats de base, les fédérer afin de négocier les conventions collectives les plus avantageuses pour les salariés et s’organiser au plan national pour disposer du rapport des forces le plus favorable à leurs intérêts particuliers.
Cette volonté ferme des militants syndicalistes de conquérir leur indépendance de pensée et d’actions se heurte à une « directive » des autorités d’occupation datée d’août 1945. Walline explique :
« Après avoir publié le 30 août 1945, une seconde directive sur la procédure de formation des syndicats qui précisait celle du 6 août en insistant sur les autorisations à obtenir des autorités militaires pour tenir des réunions préparatoires et sur l’obligation d’attendre le feu vert de celles-ci pour fonder définitivement un syndicat, la parole fut pratiquement laissée aux autorités de chaque zone ».
Aux syndicalistes « impatients », les britanniques opposent une procédure que Walline juge « tatillonne ». C’est le moins que l’on puisse dire. (Descriptif, page 20).

Le syndicat selon Eisenhower et Montgomery.

 (5)

En Autriche aussi, les grèves posent la question du rétablissement de la démocratie ; une réalité la plupart du temps minimisée, voire, occultée par les historiens. En Allemagne comme en Autriche les syndicalistes exigent « le rétablissement du droit de grève, le retour à la journée de huit heures, l’élimination des nazis de l’économie et de l’administration. » (Libre Fédération Allemande des syndicats d’Aix-la-Chapelle, le 18 mars 1945).

Le général Eisenhower confronté à la reconstruction des organisations ouvrières puise tout naturellement dans la doctrine sociale de l’Eglise la réponse à la pression sociale. A la puissance du syndicat regroupé en fédérations et confédération, les dirigeants US tentent d’opposer le syndicat d’entreprise ; « les américains ayant dans l’esprit leur propre système de représentation ouvrière avaient quelque peine à comprendre les habitudes allemandes. Aux Etats-Unis, les ouvriers d’une entreprise étaient généralement rassemblés dans un syndicat d’entreprise ou de localité, ce qui n’avaient pas été le cas en Allemagne … »
Tout converge inéluctablement vers la reconstitution du DGB. Le courant est trop fort. « Les plus étonnés étaient sans doute les gouverneurs militaires des pays alliés qui pouvaient se demander si un tel courant se laisserait canaliser ».
Montgomery espérait « qu’il serait possible au fil du temps de faire en sorte que se dégagent de la base des dirigeants adéquats. En allant trop vite, on courait le danger qu’ils tombent en de mauvaises mains ce qui aurait été source de difficultés ». (Source : Harold Zink, historien du gouvernement militaire US).
Les inquiétudes du général semblent fondées. Le 19 avril, se tint une rencontre clandestine de militants ouvriers syndicalistes où il fut décidé à l’unanimité de reprendre la production sous la direction des conseils d’entreprises. Dans plusieurs mines, les autorités militaires britanniques firent intervenir la troupe contre les mineurs qui entendaient se passer de l’agrément des militaires. Un tribunal militaire condamna même six mineurs à des peines de prison « pour atteinte à l’ordre public », sans doute pour mieux les convertir aux bienfaits de la « démocratie » britannique.
Mais ni les manœuvres des uns, ni les mesures d’intimidation des autres ne parvinrent à interdire la reconstitution du DGB.
Le front du travail hitlérien liquidé, les vieux militants syndicalistes n’en avaient pourtant pas fini avec la clandestinité. Rien ne vaut le témoignage de Hans von Hoff, membre du bureau confédéral du DGB enfin reconstitué en 1948 :
« ( … ) Parmi les délégués présents aujourd’hui, 50 % ont été emprisonnés durant la période nazie. ( … ) Après l’effondrement de 1945 nous avons cru que nous pourrions rapidement consacrer toutes nos forces à la construction de syndicats. Mais, nous, les vieux responsables syndicaux, avons été fort déçus. Dans les émissions de radio il était certes répété sans cesse qu’il fallait favoriser le mouvement syndical, mais lorsque dès les premiers mois après la défaite, nous nous mîmes à la disposition des nouvelles autorités on nous fit le plus souvent lanterner. Notre travail syndical s’est donc d’abord déroulé de façon illégale. Nous n’avions pas le droit de nous réunir et dûmes tout préparer clandestinement … »
Dans l’Allemagne de 1945 l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et certainement pas celle des autorités militaires.
C’est seulement le 3 juin 1946, que le Conseil de contrôle allié « autorise » la possibilité de créer des fédérations d’industries. Comme le souligne Walline, « à la vérité, les évènements sont en avance sur les textes ». On est bien loin de la fable communément admise des grandes nations « démocratiques » qui apportent au peuple allemand souillé par la collaboration avec le pouvoir national-socialiste, la démocratie bien comprise.

(1) Les lois Hartz de « Gauche » imposées dans la décennie 2000-2010 ont abouti à ce premier résultat : 1 salarié sur 2 ne bénéficie plus de la protection d’une convention collective de branche.

(2) Dans son livre très documenté, l’incendie, l’Allemagne sous les bombes, 1940-1945, J. Friedrich décortique les méfaits de la politique des « démocraties » obnubilées par les « risques » de « révoltes ». (Editions de Fallois, 500 pages).

(3) Maurice Thorez, secrétaire général du PCF se vante d’être le premier et le meilleur des staliniens de France.

(4) En zone contrôlée par les autorités françaises (Coblence) la constitution de syndicats avait été « autorisée » en mars 45.

(5) Respectivement commandant en chef US des forces alliées en Europe, et gouverneur britannique.

chaud ! chaud ! chaud !

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