>Histoire

13 / 09 / 2017

Le combat incessant pour l’indépendance syndicale en Allemagne (4)

La loi travail II fait de l’entreprise une « communauté de destin ». Pourtant, la CFDT estime que le projet macronien, d’inspiration fortement corporatiste ne va pas assez loin, d’où la « déception » de la centrale cléricale contre-réformiste.
Il marche en Allemagne…

En Allemagne, ce qui est efficace, c’est le dialogue social. Quand on parle de souplesse du marché du travail, on cite aussi toujours ce pays en exemple. Mais j’aimerais que le patronat s’inspire de celui d’outre-Rhin également sur la cogestion. Le patronat allemand est moins conservateur que le nôtre. En France, la CFDT a pris le risque de soutenir la politique de restauration des marges des entreprises, mais le patronat ne joue pas le jeu en ne prenant aucun engagement sur l’emploi. Il faut qu’il sorte de la plainte permanente et s’engage réellement dans le dialogue social. (Laurent berger dans le Monde).

Le côté patronal les Echos note : La presse allemande résume le sentiment de confiance dans le pays après la présentation de la réforme du travail française et avertit des risques en cas d’échec.
La réforme du Code du travail présentée jeudi par le gouvernement trouve un écho positif outre-Rhin. Les Allemands attendaient de la France des réformes comparables à leur Agenda 2010, un ensemble de mesures structurelles adoptées à partir de 2003 et qu’ils considèrent comme un exemple. Cette fois-ci, ils y croient.
Cette semaine, le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel s’est montré « assez impressionné » par la réforme française. Ce matin, le quotidien populaire « Bild » parle ni plus ni moins d’un « coup de massue » d’Emmanuel Macron.
Mais la presse allemande sait que la réforme doit encore passer le test de la rue. « Si le projet échoue, ce serait une catastrophe pour Macron et pour toute la France », avertit déjà le quotidien des affaires « Handelsblatt ». A l’inverse, le « Süddeutsche Zeitung », écrit que s’il réussit, « sa majesté Emmanuel 1er », comme le journal l’appelle avec ironie, peut devenir un « président important ». Sigmar Gabriel est membre du SPD (« social-démocrate »), un ami fidèle du patronat allemand.

Large front commun contre l’indépendance des organisations ouvrières

En juin 1949, le DGB regroupait déjà 4 955 200 adhérents, passant le cap des 6 millions en 1952 pour atteindre 6 574 491 en 1965. Les syndicalistes chrétiens ont renoncé à constituer leurs syndicats. Leur doctrine est simple : défendre la doctrine de rerum novarum au sein même du syndicat qui rassemble tous les salariés.
Comme le prouve cette déclaration des évêques allemands, la décision ne fut pas facile à prendre :
« A présent que les travailleurs chrétiens, poussés par un véritable tourment intérieur, se sont engagés librement, après mûre réflexion dans une création nouvelle, nous prenons en considération cette décision bien fondée en fait et nous attendons pour elle de la compréhension, particulièrement de la part des milieux d’Eglise ». (La documentation catholique, 11 décembre 1955).
Même très minoritaires, les cléricaux se battent. C’est un élément qu’il faut toujours prendre en considération pour comprendre certaines évolutions du DGB.

Une confédération puissante : un enjeu majeur dans la lutte des classes

Si les Eglises avec ses deux branches, catholique et protestante, investissent la confédération, d’autres s’y intéressent aussi de très près. Le parti « social-démocrate » (SPD) entend y jouer un rôle prépondérant comme l’atteste cette déclaration de la direction nationale du DGB datée du 30 juillet 1953 :
« Votez pour un meilleur Bundestag », ce qui signifiait : « Remplacez le Parlement à majorité chrétienne-démocrate qui a refusé l’extension de la cogestion à toute l’industrie par une assemblée à majorité socialiste qui nous l’accordera ». (Walline, page 90).
Imagine-t-on une CGT-FO avec une minorité « chrétienne » appeler au vote parti socialiste (ou ce qu’il en reste) pour une bonne loi Travail, une bonne participation, ou encore une bonne autogestion ?
Dans un chapitre intitulé « le syndicalisme, école d’hommes politiques » (pages 130 et 131), W alline précise :
« ( … ) Le DGB a formé des équipes d’hommes expérimentés et assez nombreux pour qu’ils puissent en fournir aux partis et spécialement à la social-démocratie. A côté de ses sociologues, ses économistes et autres professeurs (on sent poindre l’hostilité patronale traditionnelle) celle-ci compte dans son groupe parlementaire des syndicalistes qui, en France, siègeraient plutôt au Conseil économique et social. Certains parmi les meilleurs, deviennent ministres ».
Parmi les meilleurs ? Voilà un patron bien compréhensif …
Encore faut-il ajouter que le repoussoir naturel que constituent les « syndicats » inféodés au parti stalinien de l’Est facilite les manœuvres de ceux qui prétendent confisquer la confédération à leur profit. On voit bien à travers ce bref aperçu à quel point le combat pour l’indépendance syndicale est un combat difficile, toujours remis en cause.

Le congrès de Bad Godesberg (1959) : un cran est franchi.

En finir avec le marxisme, assimilé au système stalinien.

« Mesdames et Messieurs ! Camarades ! Au début de toute activité programmatique du mouvement socialiste, il y a le Manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels. Il y a cent vingt ans, à l’aube de l’ère industrielle, ce Manifeste a appelé, comme le son d’une fanfare, les prolétaires de tous les pays à agir comme groupe conscient de lui-même et à s’unir. » Waldemar von Knoeringen, vice-Président du SPD (1958-1962), discours d’ouverture du Congrès de Bad-Godesberg (13 novembre 1959).

Mais ça, c’était avant. Désormais le SPD aspire à devenir le « parti du peuple tout entier ».
En découle inévitablement une référence explicite à « l’éthique chrétienne » – ce qui ne sera pas pour déplaire aux minoritaires chrétiens du DGB – et plus largement à « l’humanisme » (1). Le congrès rejette explicitement « l’anticléricalisme » et approuve « la collaboration avec l’Eglise » (2). Les nombreux militants syndicalistes qui participent au congrès doivent admettre que le parti du « peuple tout entier » adopte comme un dogme intangible la « reconnaissance de la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur » ce qui implique la reconnaissance de l’économie de marché et la renonciation à l’idée-même de nationalisation (3).

Non sans naïveté, beaucoup attendaient que le PS fasse un jour son « congrès de Bad Godesberg », du nom de cette petite ville au sud de Bonn où le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) renonça en 1959 à la nationalisation des moyens de production et à la lutte des classes.
Mais ni la clarté ni la pédagogie n’ont jamais été les points forts du Parti socialiste. À chacun de ses congrès, il arrivait à préserver son unité en conciliant ses courants après des nuits de tractations, au prix parfois de renversements d’alliance florentins. Il en paie le prix fort aujourd’hui.
Source : revue Esprit, juillet 2016.

Le Bad Godesberg politique sera-t-il suivi d’un « Bad Godesberg syndical » ? On peut le craindre. Le congrès national du DGB se tient aussi en 1959. Il décide à l’unanimité qu’une commission préparera l’élaboration d’un nouveau programme qui remplacera celui adopté 10 ans auparavant. Les revendications traditionnelles sont mises en sourdine. L’accent est mis sur la « codécision ». De là à la demande de participer à l’élaboration des lois, il n’y a qu’un pas. Le congrès conclut :
« Les syndicats luttent pour un élargissement des droits de codécision des salariés » ; une « revendication » qui ne peut que ravir les « chrétiens-sociaux » (4). Et : « Ils veulent ainsi engager une transformation de l’économie et de la société dont le but est de permettre à tous les citoyens de participer sur un pied d’égalité (5) à la prise de décisions en matière économique culturelle et politique ». Puisque le syndicat se préoccupe du sort de tous les citoyens – donc aussi les patrons – il doit renoncer à la défense de ses mandants : les salariés. Le syndicat n’est plus qu’un segment de l’appareil d’Etat. Est-il surprenant de voir ses « meilleurs » militants finir ministres ? (6).
Bien sûr, tout ceci ne tombe pas du ciel et la bataille fait rage depuis de nombreuses années dans les organisations ouvrières. Au-delà des questions spécifiquement « allemandes », il s’agit de transformer le SPD – et dans le même mouvement le DGB – en instrument docile de la construction de « l’Europe nouvelle », celle des Jean Monnet, R. Schuman, K. Adenauer, A. De Gaspéri, l’Europe vaticane, l’Europe des traités de Maastricht, d’Amsterdam, de la concurrence libre et non faussée …
L’opération est rondement menée. Dans les instances, les opposants sont rares et marginalisés.
Pourtant, malgré ce cadre destructeur, les manœuvres des uns et des autres se heurtent aux dures réalités de la lutte des classes. Les « socialistes » nouveaux peuvent bien prôner l’union du « peuple tout entier », les salariés eux, se battent toujours pour de meilleurs salaires, pour moins d’heures de travail et pour des conventions collectives plus protectrices ; et ils entendent bien se servir de leur organisation syndicale pour faire aboutir leurs revendications. C’est bien-là l’essentiel.

1945 : la lutte des classes continue.

On a vu dans la 3ème partie de ce travail que les états démocratiques emploient les pires méthodes pour écraser les peuples suspectés de vouloir s’émanciper de la tutelle des « forces alliées ». Le « peuple » allemand, comme les autres, a payé un lourd tribut. La ville de Dresde et ces quelques centaines de milliers d’habitants a été rayée de la carte … un membre d’un équipage canadien raconte : « ça devait être sanglant avec tous ces réfugiés ». Un prisonnier de guerre français confie soixante ans plus tard à l’AFP : « ça a duré une 1/2 heure puis il y a eu une deuxième vague ». La température au sol dépassa 1500 degrés. Refusant la théorie de la « responsabilité collective du peuple allemand », la classe ouvrière se bat et reconstruit ses syndicats.
Certes, il n’y eut pas en Allemagne de situation comparable à celles de la Grèce, de l’Italie, de la France … avec des forces « alliées » intervenant séparément ou conjointement pour rétablir « l’ordre » et l’autorité de l’Etat (7). Pourtant n’en déplaise aux admirateurs du « miracle » allemand, il y eut en Allemagne aussi, des grèves et manifestations où s’exprimaient les revendications spécifiques des salariés. Le fait que nombre de « spécialistes » peu enclins à mettre en évidence les oppositions irréductibles qui opposent les classes qui composent le « peuple » (en Allemagne comme partout) n’en parlent pas, ne changent rien, ni à la réalité des faits, ni aux enjeux.
Personne mieux que le général de Gaule n’a résumé les enjeux lorsqu’il s’adresse à Leclerc en marche pour libérer Paris : « Foncez, qu’il n’y ait pas une autre Commune ! ». Ni à Paris, ni à Berlin, ni à Athènes …

(1) Autant de formulations proches de celles adoptées par la CFDT lors de ses derniers congrès.

(2) Chez les voisins autrichiens, les choses ont été plus vite expédiées. Dès la Libération, les sociaux-démocrates – à leur suite, les syndicalistes de l’OGB – et les chrétiens dits démocrates, marchent main dans la main, avec la bénédiction de l’Eglise autrichienne pourtant encore tout récemment partagée entre le soutien à la politique totalitaire du chancelier Dolfuss ou le soutien à l’ordre national-socialiste, version IIIème Reich. (Voir à ce sujet corporatismes d’hier et d’aujourd’hui et surtout les différents livres de Paul Pasteur, notamment : être syndicaliste à l’ombre de la croix potencée).

(3) Revendication qui n’est pourtant pas spécifiquement « socialiste ». en 1945, en France, les nationalisations effectuées par le gouvernement d’union nationale (MRP, droite cléricale, PS, PCF, de Gaulle …) ont pour fonction essentielle de relancer la production. Le programme du SPD de mai 1946 affirmait : « Toutes les entreprises des industries minières, de la production de fer et d’acier et de la transformation du métal, la plus grande partie de l’industrie chimique, les grandes entreprises en général ( … ) sont à transférer dans la propriété de la collectivité ». Il est vrai que toutes les grandes entreprises en général ont activement collaboré avec le national-socialisme, parti du « peuple tout entier ».

(4) En France, les militants de la tendance « reconstruction » de la CFTC (tendance partisane de la « déconfessionnalisation » de la CFTC, menée par Delors, puis Rocard-Maire etc) suivent avec beaucoup d’attention et d’envie non dissimulée les évolutions « modernes » d’outre Rhin.

(5) Quant à la référence sur les citoyens placés « sur un pied d’égalité », faut-il rappeler, sans être désagréable, qu’elle figurait déjà dans le 1er programme du NSDAP national-socialiste ? comme si dans l’entreprise avec ou sans « codétermination » le salarié qui vend sa force de travail (comme n’importe quelle autre marchandise) et le patron qui l’exploite pouvaient agir conjointement, dans « l’intérêt général », et qui plus est sur un pied d’égalité ?!

(6) En France, les partisans de la « modernisation » de la doctrine socialiste font régulièrement référence au congrès de Bad Godesberg. exemple :
Dans la « Charte des socialistes pour le progrès humain», (publiée en 2014) on trouve des expressions telles que: «Pour réaliser le progrès humain, les socialistes affirment la nécessité de défendre le bien commun et l’intérêt général.» L’intérêt général avant les intérêts particuliers ? Le 1er programme du NSDAP (national-socialiste) soulignait déjà : « Un rétablissement durable de notre peuple ne peut réussir que de l’intérieur, sur la base du principe : l’intérêt général passe avant l’intérêt particulier ». Les « socialistes » français utilisent parfois l’expression: «Faire notre Bad Godesberg. Un ex 1er secrétaire en est particulièrement friand. Il déclarait ainsi, déjà, en octobre 2007 sur France 3 : « Nous avons plutôt besoin que le PS fasse définitivement son Bad Godesberg avec un congrès d’orientation qui définisse un socialisme moderne, pour une nouvelle stratégie et une nouvelle organisation.» En juin 2014, il précisait: «Il ne s’agit pas de faire notre « Bad Godesberg », il y a longtemps qu’il est fait au niveau du PS. Il s’agit de construire une force politique moderne, c’est-à-dire qui réinvestit ses principes, ses axes fondateurs dans une réalité qui, elle, a changé», avant de préciser en octobre 2014 dans Le Parisien: «Etre socialiste aujourd’hui, c’est d’abord faire son Bad Godesberg sur l’écologie, donner du contenu à l’égalité, à la fraternité, à la liberté, à l’émancipation mais aussi et surtout à la réindustrialisation de la France.» Malgré tous ces efforts, l’ex a été renvoyé sans discussion à ses chères études. Il n’y a pas de justice humaine.

(7) En France, c’est ensemble que le général De Gaulle et le PCF agissent pour « la bataille de la production » qui passe par la reconstruction de l’Etat et la dénonciation des grèves.

Cinquième partie : des grèves, encore des grèves.
J. M 9-09-2017.

chaud ! chaud ! chaud !

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Communauté de travail, Front du travail, cogestion… le combat incessant pour l’indépendance syndicale en Allemagne.

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