30 / 11 / 2025
Les syndicalistes grecs dans la tourmente.
Pour mieux comprendre les évènements de 1940, 1941 … 1945, il mieux vaut connaître, au moins dans les grandes lignes, ce qui a précédé.
Pour quelques notes concernant l’avant-guerre, la dictature Métaxas … voir :
http://force-ouvriere44.fr/le-bal-des-domestiques-3/
Double talon de fer.
La Grèce fut occupée militairement par les armées fascistes de Mussolini et nazies et même par quelques vassaux bulgares. Jusqu’à présent, personne n’a semble-t-il osé parler de « responsabilité collective du peuple grec … »
« Le mot qui désigne les évènements de la Grèce est assez éloquent : Catastrophe », écrit l’historien Mark Mazower dans son étude : « Dans la Grèce d’Hitler ». Pour les palestiniens, en 1948, ce sera la « NAKBA ».
Les deux dictatures « alliés » et néanmoins concurrentes de Rome et de Berlin, lorgnaient bien sûr sur le pétrole de Roumanie mais aussi sur les richesses de Grèce. Mazower explique :
« Entre le 1er et le 10 mai 1941, la production entière des mines grecques de pyrite, de minerais ferreux, de chrome, de nickel, de magnésite, de manganèse, de bauxite et d’or a été concédée à l’Allemagne pour de nombreuses années » ce qui contrarie les champions de l’Empire britannique mais aussi le vassal du IIIème Reich, Benito Mussolini. Pourtant « Il faudra bien que la victoire (militaire) dans les Balkans, payée avec du sang allemand, bénéficie au Reich » indique une note du ministère des affaires étrangères du Reich. Que le vassal Mussolini reste à sa place !
Comme les démocraties impérialistes « démocratiques », les fascistes pratiquent le pillage à grande échelle des territoires conquis par la violence extrême.
Comme partout, ils détruisent les organisations de classes, y compris les plus « modérées », syndicats et partis.
Voilà un programme qui reçoit l’approbation plus ou moins discrète des « démocraties » jalouses de ne pas pouvoir en faire autant. « Si j’étais italien, évidemment je soutiendrais Mussolini », disait Churchill en 1927.
Anthony Eden, bras droit de Churchill, réagit ainsi à l’annonce de la mort du dictateur Métaxas :
« Lourde journée, violente migraine presque tout le temps. Métaxas est mort. Coup dur. Un petit pays comme la Grèce ne peut pas produire des hommes de ce calibre dans la même génération et le champ politique est clairsemé ».
Sans plus aucune organisation pour les défendre, les travailleurs grecs, le peuple surexploité, la classe ouvrière cherchent pourtant les moyens de la résistance.
L’organisation de la famine, une arme de guerre.
Mazower a raison de comparer l’action politique des envahisseurs nazis dès 1941 en Grèce à celle des colonialistes britanniques au Bengale en 1943 (p. 26) (1).
« Dans son étude détaillée des causes de la disette, l’économiste Amartya Sen a montré que peu de famines sont simplement le résultat de causes naturelles » mais bien plus souvent le résultat inévitable de politiques consciemment mises en œuvre pour écraser, terroriser, soumettre les peuples comme aujourd’hui encore, en Palestine, au Congo, au Soudan …
Résistance ouvrière, malgré tout.
Mazower estime que la moitié environ de la classe ouvrière était au chômage.
Selon la BBC, au cours de l’hiver 1941-1942, on peut estimer à 500 000 le nombre de victimes de froid, maladie, famine, sans compter les victimes des exactions des forces occupantes et de leurs collaborateurs grecs, les « patriotes ». 500 000 pour une population estimée à 7,3 millions.
Pour l’ « Inde britannique », la BBC se tait : deux poids, deux mesures, toujours …
C’est dans ce contexte de barbarie absolue que la classe ouvrière parvient malgré tout à reconstituer une organisation de masse, l’EAM, le Front de libération nationale grec, qui rassemble de très larges secteurs de la résistance – donc avec de très nombreuses contradictions – mais ce n’est pas le but de cette note de développer cet aspect très important de la réalité grecque.
En février 1942, Joseph Goebbels (un des principaux dirigeants nazis) tente de se rassurer : « Les habitants des zones occupées ont plein de soucis matériels. La faim et le froid sont à l’ordre du jour. En règle générale, les gens que le sort a frappés si cruellement ne font pas la révolution », croit-il.

Famine organisée à Athènes. La population cherche des restes dans les poubelles. L’Etat nazi accuse le concurrent britannique d’en être responsable à cause du blocus économique. L’impérialisme britannique (avec sa politique « du sang et des larmes ») rétorque que c’est l’inverse qui est vrai. En réalité, c’est le capitalisme entré dans sa phase impérialiste qui est responsable de toute cette barbarie.
Les grecs, un peuple insoumis.
Pourtant, la « stabilité » du régime va être remise en cause.
Comme souvent, c’est un évènement fortuit qui en sera le déclencheur :
Mazower : « Le 12 avril 1942, un employé du guichet des télégrammes du bureau central de la Poste à Athènes s’est évanoui de faim. Ce n’était pas un spectacle inhabituel en cette fin du premier hiver de la famine. Mais l’épisode poussa un comité de travailleurs à se présenter au directeur (réflexe syndical !) pour réclamer une augmentation des rations. Le directeur les a maladroitement éconduits en les menaçant de licenciement ».
Tous les employés du bureau de poste se mettent en grève. La grève est pourtant un délit relevant d’une loi d’exception prévoyant la peine capitale. Le fascisme réel, c’est cela. Pourtant, pendant 10 jours, 50 000 fonctionnaires sont en grève.
Les fascistes et nazis prétendaient réduire le peuple grec à une poussière d’individus soumis. Ils n’y sont pas parvenus.
« Le lendemain 13 avril, la grève s’est propagée en dehors de la poste ».
Un ministre collabo grec jette de l’huile sur le feu en prétendant qu’on ne peut pas augmenter les salaires pour ne pas aggraver l’inflation. Classique. C’est la provocation de trop. La grève continue de s’étendre.
Pour reprendre le contrôle de la situation, les autorités doivent céder aux revendications : 30 % d’augmentation des salaires !
Même sous le double talon de fer des fascistes et nazis, la lutte des classes trouve son chemin.
« Même la police se mit en grève … pour éviter la confrontation avec la foule ».
Toute l’histoire de la Grèce jusqu’à l’écroulement du IIIème Reich est l’histoire d’une formidable résistance, massive, systématique, courageuse.
Une résistance que les historiens de cour répugnent à évoquer. Tout le monde peut comprendre pourquoi.
Ce que le récit officiel tente de masquer.
Après ce succès retentissant, les actes de résistance qui concernent tous des secteurs les plus exploités de la classe ouvrière vont se poursuivre. Le 12 juin, 20 000 travailleurs manifestent en plein centre d’Athènes. Ils envahissent le palais du 1er « ministre » grec, une potiche, et le contraignent à céder sur leurs revendications.
En août, ce sont 3500 ouvriers d’une usine d’engrais du Pirée qui bloquent tout. Ils exigent l’augmentation des salaires.
En septembre, nouvelle grève ouvrière de huit jours à Athènes.
Octobre, grève à Salonique.
Décembre 1942, 40 000 manifestants à Athènes sur le mot d’ordre : « Du pain, à bas la terreur » ! ». La grève de masse prend, même sous le talon de fer, un caractère directement politique. Voilà, pour l’essentiel, pour l’année 1942.
La répression des grèves fut brutale, comme fut impitoyable la répression de la grève générale en Inde, toujours en 1942 mais ne mit pas un terme à la résistance.
En février 1943, après le fiasco nazi à Stalingrad, les secteurs les plus lucides des impérialismes comprennent qu’après la chute désormais prévisible du IIème Reich (2), il y aura inévitablement une explication décisive avec toute cette « populace » (Churchill) qui décidément, n’en finit pas de se rebeller et de s’organiser pour défendre ses propres intérêts de classe.
Notons que beaucoup de grecs avaient rejoint les maquis pour participer à la lutte armée et échapper au STO.
Les déportés grecs dans les camps de travail en Allemagne avaient une réputation exécrable. Les nazis, les voyaient « paresseux, indisciplinés, mauvais esprits … », en bref, inaptes à la soumission. Et peut être plus préoccupant encore pour le parti de l’ORDRE et des « patriotes honnêtes », ils n’avaient pas le sens de la « valeur travail » … tout comme « nos indigènes » dans « nos » colonies …
Mazower décrit tout cela très bien dans son document de 450 pages, bien utile pour comprendre la suite.
Churchill et Staline contre le « peuple grec ».
Le 9 mai 1944, Churchill est au Kremlin. Il déclare :
« La Grande-Bretagne doit être la puissance dominante en Méditerranée. J’espère que le maréchal Staline reconnaît notre poids décisif en Grèce, comme je suis prêt à reconnaître le poids décisif du maréchal Staline en Roumanie » (tant pis pour le pétrole …)
Puis c’est l’épisode des pourcentages. Les deux maquignons se répartissent leurs futures « zones d’influence » : « ça, c’est pour toi, ça, c’est pour moi … » les peuples ? du simple bétail. Il se peut d’ailleurs que le bétail soit mieux traité. On, ne bombarde pas le bétail, on ne l’empoisonne pas aux armes chimiques …
Le 24 avril 1945, alors que la capitulation du IIIème Reich est imminente, Churchill déclare :
« Je reconnais les égards que vous (Staline) avez eus pour moi quand il a fallu intervenir avec des forces armées considérables pour briser l’attaque de l’EAM-ELAS (ELAS : branche militaire de l’EAM) à Athènes et pour sauver le gouvernement d’union nationale » ; gouvernement d’union nationale qui s’appuie sur la collaboration de l’Eglise orthodoxe qui remet en selle nombre de fascistes de l’époque de Métaxas alliés de fait, pour la circonstance aux « progressistes » raisonnables de « gauche » …
Evidemment, dans ce contexte d’union nationale, les militants ouvriers, les militants syndicalistes qui cherchent à reconstruire leurs organisations de classe constituent encore et toujours la cible privilégiée.

Le 28 décembre 1944, le chef de guerre Churchill débarque à Athènes pour superviser sa guerre coloniale. Les dirigeants de l’EAM, c’est-à-dire en réalité du parti « communiste » clament : « la présence des ministres britanniques à Athènes constitue une grande victoire du peuple ». (Cité par Christophe Chiclet dans : » Les communistes grecs dans la guerre, p. 117».
Churchill rêve de réinstaller le roi sur le trône ; Churchill adore les rois ; puis, face au dégoût général penche pour le patron de l’Eglise orthodoxe, pilier traditionnel de l’ORDRE ».
Les faits.
En décembre 1944, la grève générale paralyse Athènes. L’historienne Joëlle Fontaine explique dans « de la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946 », p. 239 : « La grève est totale : magasins, usines, banques, services publics, ministères sont fermés et même le personnel de l’hôtel Grande-Bretagne, siège principal des autorités grecques et anglaises, des diplomates et de la presse étrangère, a cessé le travail ». Voilà un signe qui ne trompe pas sur la profondeur de la colère.
Les grévistes ne font pas des processions tous les 15 jours, ils bloquent toute l’économie.
Le général Scobie mobilise toute une armée pour écraser la « populace », armée secondée par les résidus du fasciste Métaxas. 75 000 soldats contre les résistants grecs !
Au même moment les bombardiers Britanniques et US ciblent les quartiers ouvriers d’Allemagne. Il faut éviter un « octobre 17 » en Allemagne (3).
Comme au Vietnam, les dirigeants du parti « communiste » souhaitent la bienvenue à « our allies ».
Churchill raconte dans ses mémoires qu’il a bavardé presque toute une nuit avec Eden et qu’ils ont convenu qu’il fallait ouvrir le feu … et « se résoudre à une effusion de sang » des résistants grecs, si nécessaire.
Le 29 décembre 1944, le Conseil de guerre britannique où siège l’ex syndicaliste Bevin, ministre du travail, communique :
« Si les affaires de Grèce évoluent comme nous l’espérons, le résultat pourrait être d’arrêter la vague immense d’anarchie en Europe et de décourager des révoltes semblables dans d’autres pays » dont la France, où Thorez, le chef du PCF exige à la suite de De Gaulle : « un seul Etat, une seule armée, une seule police ».
Tels sont les faits, si incontestables que le journaliste André Fontaine a justement conclu :
« Staline, en tout cas Churchill est le premier à le reconnaitre, a respecté, au moins dans un premier temps, l’engagement pris en ce qui concerne la Grèce. C’est-à-dire qu’il laissa massacrer par les anglais, sans lever le petit doigt, les maquisards qui, conduits par les communistes hellènes, s’étaient assurés, après la retraite allemande, le contrôle de la quasi-totalité du pays ». Dans un premier temps, puis un deuxième etc. (Voir à ce sujet : « les kapétanios : la guerre civile grecque, 1943-1949 » de Dominique Eudes.)

Monseigneur Damaskinos et Churchill. Toutes les dictatures fascistes ou fascisantes ont bénéficié du soutien sans faille de la hiérarchie catholique. En France, Mgr Gerlier résume tout : « la France, c’est Pétain, Pétain, c’est la France ».
Quand cette hiérarchie-là est défaillante ou absente, une autre la remplace.
Les syndicats. Un enjeu majeur.
Joëlle Fontaine a raison de noter ceci : « Dans les grandes villes la terreur vise principalement les syndicalistes et plus particulièrement ceux qui ne sont pas disposés à obéir aux ordres des nouveaux maîtres britanniques. L’Union ouvrière anti fasciste (ERGAS) créée dès le mois de mars, progresse très rapidement dans les élections professionnelles au cours de l’année 1945 et, malgré les pressions, les persécutions, les assassinats, elle organise d’immenses mouvements de grève et des manifestations auxquels participe une population toujours livrée à la misère et au chômage ».
Les vagues projets d’imposition des profiteurs de guerre et des nantis ont été abandonnés par le gouvernement réactionnaire d’union sacrée auquel collabore toujours de bien curieux « socialistes ».
Concernant la province, elle note : « le gouvernement destitue les comités d’auto administration » – où militent nombre de syndicalistes libres – « et installe à leur place, la plupart du temps, les autorités de l’époque de Métaxas ».
Conclusion.
La collaboration de Churchill er Staline n’a jamais cessé.
De retour devant le parlement britannique, Churchill s’est vanté d’avoir neutralisé des « communistes » grecs un peu particuliers dit-il – que Staline lui aussi liquidait en URSS depuis une dizaine d’années.
1 On peut aussi évoquer les exploits de notre impérialisme. Julien Théry rappelle qu’en Algérie l’armée coloniale déplace les populations rurales ce qui provoque des famines. « Un rapport officiel évalue trois ans avant la fin de la guerre à 200 000 le nombre de personnes mortes de malnutrition ». (Source : « En finir avec les idées fausses sur l’histoire de France, P. 168.)
2 « La victoire formidable remportée par les russes à Stalingrad modifia toute la perspective de la guerre … » écrit Sherwood, porte-parole du président Truman juste après la victoire militaire US. (Source : Sherwood, « Le mémorial Roosevelt », tome 2).
3 L’historien Jörg Friedrich écrit dans son étude très détaillée : « l’incendie, l’Allemagne sous les bombes, 1940-1945 » :
Le 14 février 1942, la directive Area bombing adressée (sur ordre de Churchill) par le ministère de l’Aviation au Bomber Command retenait les zones urbaines les plus denses comme objectifs :
« Il est clair que les cibles doivent être des zones d’habitation et non, par exemple, des chantiers navals ou des industries d’aviation. Cela doit être parfaitement clair ». Autant de destructions et de massacres planifiés au nom de la « théorie » de la « responsabilité collective du peuple allemand ».
En Grèce comme en Allemagne, aux Indes comme en Algérie ou en Palestine, en Pologne ou en Russie « soviétique » … la cible des armées impérialistes, ce sont les populations civiles susceptibles de vouloir prendre en main leur propre existence et plus précisément, ils le disent eux-mêmes, les villes ouvrières.
Hier comme aujourd’hui ; un chef de guerre ne vient-il pas de déclarer froidement devant l’Association des maires de France : « La France doit accepter de perdre ses enfants ».
Mais qui cela peut-il encore surprendre ?
J. M 30-11-2025.