>Histoire

11 / 10 / 2017

Le combat incessant pour l’indépendance syndicale en Allemagne (5)

5ème partie : Les grèves contre la « communauté de travail ».

Le gouvernement Macron prétend par ordonnances imposer la conciliation des classes entreprise par entreprise. Peut-être espère-t-il par ce tour de passe-passe éradiquer la lutte des classes ; il devrait savoir qu’en Allemagne, nombre de dispositifs de sa nouvelle charte du travail n’ont pas empêché les salariés de continuer à revendiquer, à manifester et à faire grève contre « l’intérêt général » en défense de leurs intérêts particuliers. C’est l’objet des 5ème et 6ème parties de cette série d’articles.
A peine reconstitué après-guerre, le DGB est l’objet de débats internes qui posent nettement la question de son développement comme confédération ouvrière indépendante.

L’un de ses dirigeants (Ludwig Rosenberg) n’hésite pas à écrire :
« ( … ) Les syndicats allemands ont consciemment pris l’autre chemin. Ils se considèrent comme une organisation dépassant les intérêts des travailleurs … ». On retrouve ici les objectifs formulés par le parti social-démocrate au congrès de Bad Godesberg. Il faut reconnaître que ce « syndicaliste » ne cherche pas à tromper son monde :
« … contribuant au soutien de l’Etat, comme à la formation de la société et responsable vis-à-vis de la Communauté ( … ), ils (les syndicats) veulent que possibilité leur soit donné de s’acquitter de la responsabilité qu’ils sont prêts à prendre. C’est pourquoi, ils demandent un droit de regard sur tout ce qui se passe dans l’entreprise et dans l’économie, un droit de codécision dans la politique sociale, et même la possibilité de jouer un rôle et d’apporter leur coopération dans la politique culturelle et l’évolution politique … »
Le syndicat et les « élites » qui le dirigent ne constitueraient plus alors qu’un rouage de l’appareil d’Etat chargé de veiller au respect de « l’intérêt général ». Rosenberg explique dans ses souvenirs, sa fierté d’avoir présidé le comité économique et social de la CEE, lieu privilégié pour le « dépassement » des intérêts particuliers des salariés … Le représentant du patronat P. Walline souligne (page 183) son admiration pour ce type de syndicalisme : « voilà un projet aussi généreux qu’ambitieux ». Pourtant l’inquiétude et le scepticisme pointent aussitôt :
« ( … ) Mais le syndicaliste moyen n’a-t-il pas une conception plus prosaïque du rôle que doit jouer son organisation ? » Bonne question.
Le syndicaliste moyen, incapable de comprendre les projets ambitieux des élites continue de revendiquer et même de faire grève. Walline a le mérite de le reconnaître.

De Gasperi, Schuman, Adenauer. Les constructeurs de « l’Europe vaticane » (l’expression est d’Alexandre Hébert) : De Gasperi, Schuman, Adenauer. Tous les trois puisent leur inspiration dans la doctrine sociale de l’Eglise. Les syndicats sont, au mieux, des « corps intermédiaires » chargés d’élaborer et de faire appliquer les « réformes de structures », les lois Travail, les nouvelles Chartes du Travail…

 

La grève, arme de résistance ouvrière.

« Nous sommes maintenant habitués (début des années 70) à voir dans l’Allemagne un des pays d’Europe où règne la paix du travail » (Walline, page 220). En France, c’est le quotidien le Monde où sévissent de nombreux recyclés de Vichy qui vante les mérites du nouveau pacte social à l’allemande :
« Certes les syndicats ont leurs exigences (quand même !), mais d’autre part, ils répudient tout recours à la violence, n’ont qu’aversion pour la grève et, en dehors de rares accès de mauvaise humeur, font confiance à la bonne volonté réciproque et à l’harmonie préalable des intérêts particuliers … à tort ou à raison, les deux partenaires ( syndicats ouvriers et patronal) ont conclu un pacte secret (qui ne l’est plus par la grâce du Monde) pour préserver la paix sociale sur la base du principe gothéen : mieux vaut une injustice qu’un désordre ». Du pur Noblecourt – en plus savant – d’un autre temps !
Indifférents aux sentences attribuées à tort ou à raison à Goethe, la classe ouvrière cesse le travail lorsque ses intérêts bien matériels sont en cause.
P. Walline, affolé à l’idée d’une possible « rupture spectaculaire de l’union sacrée » énumère la longue liste des grèves en commençant par celle des métaux de Hesse en 1951. (Page 227).
Sans rentrer dans les détails, on peut noter que la grève débute – n’est autorisée – que si 75 % des adhérents du syndicat l’approuvent. La grève est donc massive. La branche regroupe alors 190 000 ouvriers dont 135 000 syndiqués. La grève pour l’augmentation des salaires « est une grève dure ». Le syndicat refuse une procédure de conciliation proposée par le ministre du travail de Hesse qui menace en vain de faire voter en urgence par le Landtag (Diète régionale qui constitue l’organe législatif) une loi d’arbitrage obligatoire. La menace du recours à l’état d’urgence social se retourne en son contraire. C’est l’épreuve de force. Des piquets de grève bloquent l’entrée des entreprises. La lutte des classes sois disant « dépassée » ressurgit. Walline note « les efforts souvent timides d’une police insuffisante pour assurer la liberté du travail ».
La grève se conclut par un succès revendicatif partiel. Un accord est finalement signé qui vaudra convention collective jusqu’au 31 mai 1952.

« 1952-1954, toujours des grèves ».

(Pages 229-230…)

On enregistre en 1953 la plus longue grève depuis la guerre, les chantiers navals de Brême sont paralysés par six semaines de grève. Les patrons répondent par le lock out. D’autres secteurs industriels font voler en éclats toute velléité d’union sacrée » : c’est le cas dans le textile, la sidérurgie, la construction mécanique, l’automobile, le bâtiment (1)
Indifférents aux recommandations des encycliques sociales, les salariés allemands font « pression » sur les entreprises pour faire prévaloir leurs revendications. L’inquiétude des élites grandit lorsque 20 000 métallos d’Hambourg et de Cassel déclenchent la grève sans l’assentiment des dirigeants « fraîchement accueillis ».
La menace permanente de recours à des procédures d’arbitrage obligatoire (2) agit selon Walline comme un « répulsif ». Les grèves s’étendent, mais ne se généralisent pas à l’ensemble du pays.
Au « sommet », on ne contrôle plus grand-chose. Il y a urgence. En juillet 1954, 6 représentants du DGB et 6 représentants du patronat se réunissent pour trouver le moyen de mettre un terme définitif aux grèves et donc, aux revendications ouvrières. Un accord est signé en septembre 1954. Le préambule stipule :
« Le DGB et la BDA (patronat) s’engagent, ainsi que leurs adhérents, à faire de sérieux efforts pour que les contrats collectifs soient avant tout conclus par la voie de libres négociations. Si ces négociations n’aboutissent à aucun résultat, les organisations centrales d’employeurs et de travailleurs signataires de cet accord estiment conjointement que les litiges relatifs à la conclusion de conventions générales ne doivent pas être réglés par la voie de décisions de l’Etat, mais seulement par des organes de conciliation contractuels ».
Les parties s’engagent à participer à la procédure de conciliation qui ne sera pas publique. La grève est de fait proscrite jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. Mais procédure de conciliation sous contrôle de l’Etat ou pas, les grèves continuent.

1957 « Une grève de 114 jours au Schleswig-Holstein ».

88% des adhérents du syndicat de la métallurgie déposent leur cahier de revendications : une prime supplémentaire de sept marks et demi par jour et un allongement du congé et du paiement du salaire pendant six semaines en cas de maladie. Les patrons croyaient en avoir fini avec les revendications ouvrières parce qu’un accord applicable à toute la métallurgie avait quelques mois plus tôt permis de réduire la durée de travail de 48 heures à 45 heures par semaine et augmentait les salaires de 8 %, concessions jugées insuffisantes par les syndiqués de « niveau inférieur ».
Les patrons (et Walline) s’étranglent d’indignation : « C’est une violation flagrante de l’accord sur la conciliation en vertu duquel c’est seulement cinq jours après l’échec de celle-ci que peuvent être prises des mesures de combat ».
Walline décrit les quatre tentatives de conciliation. Le patronat ne lâche rien. 97,78 % des syndiqués se prononcent sur la quatrième et dernière version. 16 922 votent pour la poursuite de la grève, ce qui ne fait pas les 75 % requis, et 11 641 contre. La direction du syndicat donne l’ordre de reprise du travail.
Le tribunal fédéral du travail condamne I.G Métall à indemniser le patronat des « dommages » ainsi subis.
Un observateur attentif de la politique sociale allemande note :
« Jamais depuis la dernière guerre, on n’a autant évoqué dans les conversations l’idée de l’arbitrage obligatoire ». c’est la tentation totalitaire permanente.

(1) Le 17 Juin 1953, les ouvriers du bâtiment berlinois de la zone « soviétique » entament une grève, pour protester contre l’augmentation des normes de travail et appellent à la grève générale. Les manifestants réclament la démission des dirigeants, le rétablissement de l’unité allemande et des élections libres. Cette photo illustre les manifestations violemment réprimées par l’armée russe,

(2) L’ultra pétainiste Maurice Bouvier-Ajam, partisan acharné du corporatisme écrit : « L’arbitrage supérieur et impartial de la puissance publique : tout le problème est là. L’Etat doit être assez fort pour imposer son arbitrage au nom de l’intérêt général comme celui des parties ( … ) l’Etat fort corporatif, c’est d’abord l’Etat non surmené, qui a confié aux organismes corporatifs la charge de tous les grands services d’intérêt commun … » C’est l’application du principe de subsidiarité qui fait du « syndicat » officiel un simple exécutant des décisions prises au sommet de l’Etat. Après-guerre, l’honorable corporatiste est devenu « compagnon de route » du PCF.

Ce sont les ouvriers du block 40 de la Stalinallee, à 75% membres du SED (le parti « communiste », qui prennent le 8 juin l’initiative de voter une résolution demandant le retrait de l’augmentation des normes. La résolution est rédigée sous forme de pétition «au chef de NOTRE gouvernement, le camarade Otto Grotewohl, et au secrétaire-général de NOTRE parti, le camarade Walter Ulbricht». Ils ne reçoivent aucune réponse à cette pétition. Au contraire: le 10 juin, les nouvelles normes sont appliquées.

Grève générale à l’Est, grèves à l’Ouest, les partisans de l’ordre ne cachent pas leur inquiétude. C’est l’ordre établi aux conférences de Yalta et Potsdam qui est menacé.

chaud ! chaud ! chaud !

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