>Histoire

12 / 10 / 2024

Chronique des envahisseurs.

Marc Prévotel, militant anarcho-syndicaliste rédige de 1976 à 1989, ses « chroniques des envahisseurs ». Il y montre comment l’Eglise catholique, officiellement ralliée à la République prétend « infuser dans toutes les veines de l’Etat, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et l’influence de la religion catholique ». (Pape Léon XIII, en 1895). Il met en évidence le rôle assigné à la CFDT et au courant personnaliste chrétien désormais installé – par « effraction », certes – à la tête de la Vème République. (Voir, Marc Prévotel : « cléricalisme moderne et mouvement ouvrier »).

1969 : « La nouvelle société » ? L’ordre nouveau participatif ? Pas si nouveau que ça.

« La politique de Vichy – sa Charte du travail et sa politique de la famille – n’était pas sans attraits » disait le général de Gaulle. 

La politique d’association Capital-Travail – le corporatisme – subit un revers dès 1963 lorsqu’il tente l’épreuve de force par la réquisition des mineurs en grève.

Dès juillet 1964, il lance son projet de rénovation du sénat et du Conseil économique et social. Il veut une « Chambre des corporations » (1) où les syndicalistes deviendraient des pions au service de l’Etat. 

Parallèlement, il veut court-circuiter les confédérations en cherchant à enfermer l’action syndicale au niveau de l’entreprise, entreprise par entreprise.

Il bénéficie du soutien logique de la CFTC et de la CFDT.

Avec l’accord CFDT-CGT de janvier 1966 (2), les partisans pluriels de l’association Capital-Travail, qu’ils se situent à « droite » ou à « gauche » espèrent parvenir à leurs fins. D’autant que les deux confédérations imposent un calendrier de journées d’actions aux objectifs pour le moins flous, sans véritables revendications ; il s’agit plus de processions que de réelles manifestations visant à construire un rapport de force pour gagner par la grève sur des revendications précises.

En mai 68, la grève totale impulsée par la toute nouvelle section FO de la SNIAS Bouguenais (par des camarades exclus de la CGT) contribue à ouvrir la voie aux 10 millions de grévistes : « 10 ans (de gaullisme), ça suffit » ! Non aux ordonnances contre la sécu ! Non à l’intéressement ! Augmentation des salaires !

Les « élections pièges à c… » réclamées par le parti stalinien ont raison de la grève générale, mais pour de Gaulle, ce n’est qu’un sursis.

Il ressort son projet de 1964 mais il est battu au référendum de 1969 et démissionne.

Contre l’intégration. Pour l’indépendance syndicale.

Au IXème congrès confédéral FO, la discussion se mène. Un délégué, inquiet de la tentation ici ou là de céder à la politique de l’intégration indique les enjeux : 

« Certes, les rapports (de la confédération) tendent à poser une distinction subtile entre présence et participation, ou intégration. C’est un faux problème. Tout le monde est pour la participation quand elle est positive … Un exemple, tout le monde est pour les vacances mais, qui est-ce qui va passer ses vacances dans une cave ? Or, nous passons la participation dans la cave de Pompidou (1er ministre de De Gaulle) où il nous force à absorber, au mépris des intérêts ouvriers, ses breuvages nocifs.

Le problème n’est pas là. Le problème a été défini par le VIIIème congrès. On ne peut participer dans les structures actuelles … essayant de se défendre contre le reproche d’intégration, les rapports invoquent la situation intégrée des syndicalistes russes et espagnols. Ce faisant, ils comparent simplement des situations achevées à une situation en voie d’établissement … »

Les chefs gaullistes ne cachent pas leurs objectifs. Citons parmi bien d’autres, cette déclaration du « père » de la constitution de la Vème république-du-coup-d’état-permanent (3), Michel Debré :

« Il appartient à l’Etat de choisir, de commander, d’arbitrer »,

en particulier en matière salariale.

Cette doctrine autoritaire n’est pas contradictoire avec la pratique de la subsidiarité chère à la CFDT qui consiste à confier « aux échelons de rang inférieur » (selon les termes des encycliques « sociales ») le soin et la lourde responsabilité d’imposer aux classes laborieuses les plans des capitalistes.

C’est en application de cette doctrine que les fédérations syndicales sont « invitées » à signer des « contrats de progrès » compatibles avec l’intérêt des entreprises. Outre les syndicats d’obédience chrétienne, le gouvernement Pompidou avait reçu un soutien de poids le 13 septembre 1967, celui du PCF, toujours soucieux de se soumettre à « nos institutions » selon l’expression du sieur Roussel. Servilité et collaboration, les deux termes d’une seule politique … hier et aujourd’hui :

 Les ordonnances gaullistes (sécu, intéressement …) devaient être soumises à l’approbation au parlement  … c’est-à-dire à sa majorité gaulliste.

Battu, de Gaulle démissionne. Autres temps, autres mœurs.

 

De Gaulle proclame en septembre 1968 : « Il y a bien une troisième solution, c’est la participation. Dès lors que les gens se mettent ensemble pour faire marcher une industrie en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion, ou de technique, soit le travail,  il s’agit que tous forment ensemble une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement … » C’est cette politique que rejettent les électeurs. C’est une défaite pour la CFTC-CFDT et pour certains dirigeants de la CGT comme JL Moynot, secrétaire confédéral CGT. Celui-là mène campagne ouvertement pour la participation … pour la participation aux bidules intégrationnistes gaullistes, si le OUI l’emporte. Très « radical », il en veut plus encore. Ce Moynot a fait des petits.

(Voir à ce sujet : chronique des envahisseurs : De Lebrun à Moynot …

Battus dans les urnes, les délégués du CNPF (le MEDEF de l’époque) cherchent le moyen de reprendre la main. Pour cela, il lui faut renouveler son petit personnel.

« La nouvelle société ».

Avec Chaban-Delmas tout auréolé de sa gloire de résistant gaulliste, il appartient toujours à l’Erat de « choisir, de commander et d’arbitrer ». Quelques « éléments de langage » sont modifiés, à peine.

Il embauche le jeune Jacques Delors, « syndicaliste » chrétien venu de la CFTC. Converti au « progressisme » par le miracle du concile Vatican II, il entend donner à la confédération chrétienne CFTC une allure « socialiste ». La ficelle est grosse mais il y a toujours (encore aujourd’hui) des gens pour y croire (4). A ce niveau, est-ce encore simplement de la naïveté ?

Chaban-Delors annoncent la couleur : « Le gouvernement se propose d’étudier, avec les intéressés (c’est à dite, les syndicats qui collaborent) la rénovation du cadre et des modalités des conventions collectives. Les objectifs visés sont la mise en place d’un mécanisme souple de fixation des salaires réels, engageant de façon réciproque la responsabilité des partis à tous les échelons de la négociation et pour la durée des conventions… »

Ce sont toujours les conventions collectives qui sont dans le viseur (5) ainsi que la loi de 1950 arrachée par FO. La méthode Delors-Chaban n’est bien sûr pas celle, brutale, du national-socialisme, qui par une simple loi de janvier 1934 – en application du bien commun – interdit toute forme de pratique contractuelle et détruit les conventions collectives au profit de l’Etat tout puissant que le national-socialisme n’a pas du tout l’intention de détruire.

Ici, nous sommes entre gens civilisés, adeptes de la « participation », en douceur …

Debré (6) poursuit : « Le gouvernement veillera à l’application de la législation sur la section syndicale d’entreprise et mettra en place des chambres sociales auprès des tribunaux de Grande instance pour le règlement des conflits collectifs ». C’est toujours le sacro-saint arbitrage, cette fois, décentralisé, au profit d’un soi disant intérêt commun de la « communauté-entreprise ». 

Dans cette logique purement corporatiste, la fonction publique n’est pas épargnée, cette fois encore, au nom de la « participation » aujourd’hui baptisée, « co-construction ».

Un syndicat qui accepterait de participer à cet enfumage, même si c’est « en terrain neutre » (au CESE selon les vœux de Sophie Binet) – ou ailleurs, ne risque t-il pas de se saborder en tant que syndicat censé défendre les intérêts particuliers des salariés ?

Poser la question, n’est-ce pas y répondre ?

1 L’ « idée » continue de hanter les sphères de « gauche » ou de la « gauche de la gauche » comme le montre cette prise de position d’un inspecteur du travail relativement connu, en 2000 :

« Si l’on devait imaginer une autre assemblée et maintenir un bicamérisme en France, alors il existe d’autres fondations pour y parvenir … de même qu’il y a deux budgets, celui de la Nation et celui de la Sécurité Sociale, il pourrait y avoir deux Chambres pour gérer chacun d’eux …  à côté du pouvoir souverain du parlement, une Chambre sociale qui gèrerait la part directe des budgets sociaux du pays … par élections où les syndicats se présenteraient … il faudrait harmoniser le travail des deux Chambres par des congrès réguliers et ce seraient elles qui désigneraient le président … »

2  Dans l’Ouest-syndicaliste de septembre 1966, Alexandre Hébert met en garde les plus naïfs :

«  L’accord CGT-CFDT prépare effectivement une série d’actions dispersées qui ne sauraient mettre en échec la stratégie et l’action étroitement coordonnée du patronat et de l’Etat ». 

 3 Grâce aux macroniens, on n’en finit pas de découvrir de nouvelles subtilités. François Mitterrand écrit dans « le coup d’état permanent », à propos du Conseil constitutionnel :

« Il n’a jamais eu d’autre utilité que de servir de garçon de café au général de Gaulle » Quant au fusible :

« ( … ) Il y a en France des ministres. On murmure même qu’il y a encore un premier ministre. Mais il n’y a plus de gouvernement. Seul le président de la république ordonne et décide ; (les ministres) comme les chérubins de l’ancien testament n’occupent qu’un rang modeste dans la hiérarchie des serviteurs élus et ne remplissent leur auguste office, qu’après avoir attendu qu’on les sonne … » Entre le monarque détesté et la « multitude » (encycliques sociales ), les « gens qui ne sont rien », il ne reste que quelques apprentis conseillers du Prince qui n’intéressent personne et, dieu soit loué, mais aussi et surtout, la force de l’Etat – sa police – épaulée en toutes circonstances par la multitude de dévoués mais médiocres domestiques médiatiques.

4  Delors appartient au cercle de la « deuxième gauche ». A. Hébert note dans le même édito cette remarque du journal l’Echo de l’Ouest : « Pour l’agriculture comme pour l’industrie, la solution des problèmes régionaux passent par le socialisme » déclarent monsieur Bernard Lambert et Gilbert Declercq devant le cercle (du pape) Jean XXIII », à Nantes. C’est le « socialisme » de sacristie. 

Dans une de ses « chroniques des envahisseurs », le camarade Marc Prévotel notait que G. Declercq avait à l’occasion du congrès de transformation de la CFTC en CFDT fait référence à l’encyclique quadragesimo anno (quarantième année, sur la restauration de l’ordre social) qui bénit le corporatisme fasciste mussolinien. 

Autant de questions qui restent dans un contexte bien sûr très différent, tout à fait d’actualité.

5  Le camarade J. Salamero, secrétaire général de l’UD CGT-FO de Gironde rappelait en 1978, à juste titre :

« Les conventions collectives ? Souvenons-nous que la période de participation des communistes au gouvernement de 1945 à 1947 est caractérisée par plusieurs conflits importants qui ont vu s’affronter des millions d’ouvriers à l’appareil stalinien, soutien efficace de l’ordre capitaliste.

Les militants syndicalistes se souviennent de la loi de 1946 sur les conventions collectives qui subordonnait l’application de celles-ci à l’agrément du ministre : conception essentiellement dirigiste, étatique et méthode particulièrement efficace pour une bonne politique des revenus, c’est-à-dire pour une police de salaires.

Le ministre du travail s’appelait Ambroise Croizat.

Il était secrétaire général de la fédération de la métallurgie CGT et responsable stalinien de haut rang ».

Croizat que certains voudraient faire rentrer au Panthéon …

6  Debré a pour inspiration l’Espagne franquiste. « Ses relations avec l’Espagne sont excellentes » écrit l’historien (bienveillant vis à vis du personnaliste chrétien) Jacques Georgel. « et ce n’est un secret pour personne ». (Source : « le franquisme, histoire et bilan ») d’ailleurs, Debré se rend en visite officielle en Espagne en février 1969 pendant l’application de l’Etat d’urgence. Au pays du « syndicalisme » rendu obligatoire par Franco, Debré se sent bien. Au pays des comités d’entreprises calqués sur ceux de France … même remarque … au pays où la grève est interdite … on pourrait poursuivre.

De Gaulle a le temps d’y passer lui aussi trois semaines avant de monter au ciel. Sans doute partageait-il largement cette appréciation de l’évêque de Lérida : « Le doigt de Dieu est ici (en Espagne). Je ne crois pas que l’on puisse trouver une expression plus concise, plus vigoureuse, et plus exacte que celle-ci pour dépeindre de façon adéquate le caractère et l’auguste personne de notre très aimé chef de l’Etat (Franco) et son œuvre gigantesque dans tous les domaines de la vie humaine. L’admiration et la stupeur émerveillée, telles sont les premières impressions  que produit l’œuvre de ce colosse de l’esprit dans n’importe lequel de ses multiples créations ». 

Plus fort encore qu’Aragon rendant hommage à Staline …

J.M.  12-10-2024

chaud ! chaud ! chaud !

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