>Histoire

9 / 11 / 2025

1914, Institutrices et instituteurs mobilisés contre la grande boucherie (20).

« Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais toujours la guerre ». Clémenceau, mars 1918.

Alors que les plans de guerre s’affichent toujours plus ouvertement – devant l’Assemblée nationale et le sénat, certains chefs militaires fixent l’échéance à « trois ou quatre ans » – voici le moment de revenir brièvement sur la résistance de la FNSI (1) la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs et institutrices aux plans de guerre des « élites ». Cette fédération était adhérente de la CGT.

1914 : notre confédération était coupée en deux.

  • Il y avait ceux qui, piétinant leur mandat, se soumettaient aux propagandes chauvines, xénophobes et racistes des capitalistes partisans de l’union sacrée. La guerre était pour le business une « opportunité », déjà … tout avait commencé par l’embrigadement de la jeunesse avec la funeste loi des trois ans. Trois ans donnés à l’armée quand l’espérance moyenne de vie était d’environ cinquante ans …
  • Et ceux qui résistaient et continuaient contre vents et marées de défendre les revendications spécifiques des classes exploitées. Ceux du « parti de l’étranger … »

Parmi les résistantes et résistants, beaucoup militaient à la FNSP. Pierre Monatte a pu écrire après-guerre : « la FNSP a été la seule fédération restée fidèle à l’internationale ouvrière ».

Il faut quand même dire que la fédération de la métallurgie avait elle aussi conservé une orientation syndicale, revendicative.

Le KAISER. Dans le rôle de l’unique coupable. Comme les chefs de guerre de France ou de Grande-Bretagne, il prétend : « C’est la guerre, je ne connais plus de partis, je ne connais que les allemands ». Poincaré-la-guerre ne dit rien d’autre : « A cette heure, il n’y a plus de partis, il y a la France éternelle … ».

   « Un instituteur au village d’Aisne en Charente écrit : La première impression fut pour tout le monde une profonde stupéfaction car personne ne croyait la guerre possible ». (Cité par Julien Théry dans : « en finir avec les idées fausses sur l’histoire de France »).

Membres de la CGT.

Militantes au nom de la classe ouvrière, les institutrices (la très grande majorité des enseignants du 1er degré sont des femmes), savent que leurs camarades de l’industrie subissent de plein fouet les conséquences « des contraintes de la guerre ».

En voici un exemple parmi beaucoup d’autres :

Les patrons de la couture décident de réduire les salaires de 50 %. 

Aux protestations légitimes, les parasites capitalistes du secteur opposent : Que voulez-vous y faire ? C’est la guerre. La patrie a le droit, le devoir de se défendre … et vous, vous avez le devoir d’obtempérer.

 Les capitalistes allemands tiennent le même discours à « leurs » ouvrières. Evidemment.

Document.

Christophe Chiclet, journaliste à l’inFO militante publie le 5 janvier 2019 ce rappel opportun.

« La grève malgré la guerre.

Avec les lois d’exception, les grèves peuvent conduire ceux qui les suivent directement au front, en première ligne, ou en forteresse. Pourtant, venant de la base, elles vont se multiplier dans toute l’Europe, surtout à partir de 1917. Pendant toute la durée du conflit on en dénombre 1500 en Allemagne, 1 800 en France, 2 200 en Italie, 3 200 en Grande-Bretagne, mais il y aura aussi des grèves insurrectionnelles en Grèce en août 1916 et en Autriche-Hongrie en janvier 1918 ».

Alfred Rosmer a expliqué tout cela, dans le détail. Cf, cette brève note de lecture :

« Toute guerre n’est qu’un attentat contre la classe ouvrière » …

http://force-ouvriere44.fr/les-syndicats-et-la-guerre-juillet-1916-7/

Sacré Adolphe ! Le ministre de la Guerre membre du parti Radical Adolphe Messimy menace de « zigouiller » les réfractaires de la CGT ou de  les envoyer au front, « en 1ère ligne », comme les  troupes coloniales,  pour en être « débarrassé ». Messiny comme Mangin veut beaucoup de chair à canon noire … ou, à défaut, arabe, musulmane comme ils disent.

C’est un homme d’ORDRE, peut-être un peu bas du front. Il déclare : « Que ces gens-là (les syndicalistes) ne s’imaginent pas qu’ils seront simplement enfermés en prison. Il faut qu’ils sachent que nous les enverrons en première ligne de feu. S’ils ne marchent pas, eh bien, ils recevront des balles par devant et par derrière. Après quoi, nous en serons débarrassés ». Face à de tels énergumènes, pour les neutraliser, une seule méthode, celle de l’organisation au plan international des résistants au désordre barbare. C’était vrai hier, évidemment, ça l’est, plus que jamais aujourd’hui.

Une minorité pacifiste.

Cette minorité n’accepte pas de faire porter la responsabilité de la guerre aux principales victimes, les travailleurs. En effet le 1er août 1914, une résolution de la direction confédérale de la CGT accusait : «  ( … ) Nous devons le dire à ce moment suprême, que le prolétariat n’a pas unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’humanité de l’horreur d’une guerre … » autrement dit, ce serait « la responsabilité collective » du prolétariat … 

En août 1916, la Fédération publie une résolution qui affirme :

« La FNSP ne fait pas semblant de croire que la guerre date du 4 août 1914 (2) ; et qu’avant il n’y avait rien : pas de question balkanique, pas de convoitises russes sur les détroits (et pas seulement russes !), pas d’impérialisme anglais … pas de Maroc (3) … rien. ( … ) Il est primordial d’établir les responsabilités du conflit afin de détruire la légende du droit à la guerre, de la guerre civilisatrice … »

Les instituteurs Marie et François Mayoux rédigent une brochure anti guerre. On y lit ceci :

« Ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec une répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes anti boches qu’on voudrait nous voir jouer, en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves ».

Couturières en grève à Paris en 1917.

Climat hystérique.

Dès avant-guerre, les cercles dirigeants de l’armée rêvaient de revanche. C’est de Gaulle qui en parle le mieux. Dans ses « mémoires de guerre », il confesse : 

« Quand j’entrai dans l’armée (en 1908, date de son arrivée à Saint Cyr) l’armée française était une des plus grandes choses du monde. Sous les critiques et les outrages qui lui étaient prodigués, elle sentait venir avec sérénité et même avec une certaine espérance les jours où tout dépendrait d’elle ». Avec une certaine espérance …

Parmi ceux qui se livraient aux « outrages », il y avait la CGT. L’historien Michel Pierre écrit dans : « le temps des bagnes » : 

« Le ministre Adolphe Messimy, ministre de la Guerre et des colonies de juin 1911 à janvier 1914 dénonce la campagne selon lui anti patriotique et antimilitariste menée par la CGT et l’œuvre néfaste du sou du soldat. Créé par la CGT en 1900, ce fonds géré par le syndicat et alimenté par des dons, sert à aider matériellement les jeunes syndiqués et plus généralement les conscrits ouvriers lors de leur service militaire » … ceci à une époque où la CGT ne se préoccupait pas d’assurer la « stabilité » des régimes en place. 

Les campagnes syndicales de la CGT trouvaient un relais à l’Assemblée : « Nombre de députés issus des élections législatives de 1910  revendiquent un patriotisme cocardier qui, à part une minorité de socialistes de la SFIO – 75 députés sur 588 – les conduit à renforcer un certain nombre de mesures répressives » (Michel Pierre, p. 345).

La guerre déclenchée.

Le 3 novembre 1915, le général Pétain déclara à Poincaré, président d’une curieuse république : 

« Quand les Romains se trouvaient engagés dans une guerre difficile, ils nommaient un dictateur et suspendaient les garanties constitutionnelles. » Et Maurras (nostalgique de la monarchie, chef d’extrême droite) proposa « un dictateur unique, un podestat ou lieutenant général, choisi de préférence dans l’Armée. »

Quant à Benoît XV fraichement bombardé pape, il s’inquiète de ce que « coule le sang des chrétiens ». (Source : Vatican News).

Pour la guerre, droite extrême et droite plus classique se rejoignent … mais pas seulement ceux-là …

Chair à canons déportée volontaire d’Afrique. Benoît XV peut respirer ; le sang qui coule n’est pas chrétien, et même s’il l’est, il n’a pas la bonne couleur.

Les éternels domestiques de « gauche » des fauteurs de guerre.

On ne peut pas tous les citer.

Un certain Viviani, co fondateur du journal l’humanité et président du Conseil les premières années de boucheries, a poussé loin le curseur du cynisme. En août 1914, il lance un appel « aux femmes françaises » qui proclame fièrement : 

« Debout femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la Patrie ! Remplacez sur le champ ceux qui sont sur les champs de bataille ! Debout, à l’action, au labeur ! Il y aura de la gloire pour tout le monde ! ».

Dans l’ignoble, son compère ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, successeur de Messimy, en rajoute :

« Il n’y a plus de droit ouvrier, plus de lois sociales, il n’y a que la guerre ». Comme ça, c’est clair.

Dans le genre, le sinistre Clémenceau (4) rivalise de bêtise… on pourrait poursuivre.

Malgré les invectives, les provocations, les menaces, la répression, les adhérents de la FNSP tiennent bon. C’est pour cela que les livres d’histoire les ignorent.

C’est pourquoi nous nous revendiquons de leur combat.

En juin aura lieu à Londres un second meeting contre la guerre, après celui de Paris, le 5 octobre dernier. Ce sera une étape importante dans le regroupement des forces anti barbarie, pour la paix, mais pas celle des cimetières, contre tous les génocides, y compris ceux des « démocraties » …

Il faudrait citer des dizaines de militants ouvriers syndicalistes qui ont su résister

Tous ne sont pas partis « la fleur au fusil » selon une légende tenace.

Beaucoup ont déjà en 1914 une longue et solide expérience. Rappelons pour mémoire qu’après la catastrophe de Courrières en 1906, le président du Conseil, Clémenceau, mobilise 20 000 hommes de troupe prêts à réprimer toute révolte ou même début de révolution. Il décrète l’état de siège. C’est la guerre des classes.

Les cheminots, les postiers, les ouvriers du bâtiment se battent, souvent au sens figuré comme au sens propre, pour faire valoir leurs revendications.

Nos camarades instituteurs n’imaginaient pas une seconde, être syndiqués à l’écart, en dehors de l’organisation ouvrière confédérée, la CGT.

Ce n’était pas l’avis du ministre de l’Instruction publique, Théodore Steeg, qui déclare le 6 octobre 1911 à Savenay : « il n’y a pas de point commun entre les instituteurs et les ouvriers ». L’individu a été ministre de l’Intérieur et des colonies … et cerise sur le gâteau, Gouverneur général en Algérie.

Les instituteurs CGT des départements : du Morbihan, Saône-et-Loire, Finistère, Ardèche, Loire, Rhône, Bouches-du-Rhône, Maine-et-Loire, notamment, subissent la répression de l’appareil d’État, mais ils ne cèdent pas. (Source : Paul Louis, Le syndicalisme français, du congrès d’Amiens (1906) à celui de Saint-Étienne (1922) ».

Pour en savoir plus, et même à peu près tout, se référer à : « Le syndicalisme dans l’enseignement », trois tomes ; des origines à 1935.

Gabrielle Bouët

Institutrice en Maine-et-Loire, elle a constitué le syndicat des instituteurs de la CGT. Elle se distingue de la thèse de la famille Mayou qui regrette « l’adhésion de la Fédération à Zimmerwald ». Gabrielle Bouët est convaincue de la nécessité, de l’obligation, ne serait-ce que par souci d’efficacité, de rassembler toutes les forces ouvrières au plan international.

Elle écrit en 1916 : « Le plus grand mal, la plus grande iniquité, la suprême injustice, c’est la continuation des massacres de travailleurs par d’autres travailleurs … Il faut agir dans le sens de Zimmerwald pour la paix immédiate ».

Gabrielle Bouët ne fait pas partie de ces « pacifistes » très particuliers, pacifistes en temps de paix, mais ardents belliqueux en temps de guerre.

Elle a milité avec Auguste Georget, instituteur à Trélazé, un autre pilier du syndicalisme ouvrier en Maine-et-Loire. Il est mort sur le front en 1915, victime de la politique criminelle des capitalistes et de leurs subsidiaires « socialistes ».

Ismaël Audoye

 Instituteur, trésorier de la Fédération des syndicats (1908-1910), fondateur de L’École Émancipée.

En 1904, il est un des fondateurs de la section « l’Émancipation de l’Instituteur » des Bouches-du-Rhône qui se transforme en syndicat. En décembre 1906, la Fédération des Bouches-du-Rhône du prolétariat de l’État, du département, des communes et des services publics est déclarée, il en est élu secrétaire adjoint.

En avril 1908, quand le syndicat de la Seine demande que le siège de la Fédération soit mis en province, Marseille se propose : il entre au bureau fédéral, trésorier. Il émet l’idée d’une coopérative d’édition, idée adoptée par le conseil, pour la création d’une revue hebdomadaire, L’École émancipée (octobre 1910). Lorsque, en septembre 1912, le gouvernement lance l’ordre de dissolution des syndicats d’instituteurs, il signe le télégramme : « Marseille résiste. Tenez-bon » envoyé à tous les groupes d’instituteurs fédérés.

De 1914 à 1918, il est « anti guerrier, zimmerwaldien ». En 1918, il est Secrétaire de l’UD-CGT (Congrès d’Arles). Sur sa proposition, en août 1919, la Fédération des syndicats d’instituteurs se transforme en Fédération de l’Enseignement de tous degrés. « Fusionniste », il fonde un « syndicat général » et, mis en minorité (1921) dans la direction fédérale, il abandonne la direction de la revue puis, en août 1923, son syndicat général de Marseille, se sépare définitivement de l’organisation centrale. Il meurt un an plus tard.

Pierre Monatte (1881-1960)

Membre de la direction nationale de la CGT, fondateur en 1909 du journal de la Confédération, la Vie Ouvrière, il écrit : « nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir ». Il milite aux côtés d’Alphonse Merrheim, de la fédération de la métallurgie et d’Alfred Rosmer, tous les deux hostiles à toutes formes d’union nationale en temps de « paix » comme en temps de guerre.

En décembre 1914 pour bien marquer son opposition absolue à la politique de soumission de nombre de dirigeants confédéraux, il démissionne de la direction nationale.

Monatte s’oppose aux « socialistes » officiels tous engagés dans la défense de la stabilité du capitalisme français, donc, de son Empire.

En 1914, Monatte est resté fidèle aux principes constitutifs de notre CGT en plaçant les intérêts des classes exploitées au-dessus de la subordination aux bellicistes (souvent de salon), des chauvins, des faux socialistes.

1  La FNSI a été constituée en 1905 à une époque où les fonctionnaires étaient privés du droit syndical.

2  4 août 1914 : L’Allemagne envahit la Belgique. L’arc impérialiste intégrant J. Guesde, socialiste en peau de lapin mène sa guerre des classes en France contre ceux qui refusent de se soumettre. 

3  Maroc, 1912. La France « impériale » et l’Allemagne sont au bord de la guerre. L’enjeu : occuper des positions dirigeantes en Afrique du Nord. Selon les va-t-en guerre, il y aurait un mauvais impérialisme, celui du Kaiser et une bonne politique coloniale, celle de la « France ». Mais de quelle France parlent-t-ils ? Certainement pas celle de 1789, ni celle de 1848, ni celle de la Commune … ni celle de Jaurès, la nôtre.

Les fanatiques français de la « guerre juste » s’exprimaient ainsi : « S’il y a une guerre noble entre toutes, c’est la guerre coloniale. Les guerres d’Europe, celles qu’il nous faut au besoin livrer pour la sauvegarde de notre indépendance laissent toujours derrière elles de longues ruines. La guerre coloniale ne laisse derrière elle que la vie et la fécondité ». (Discours officiel prononcé lors de l’inauguration d’un monument édifié à la gloire du général criminel de guerre Lamoricière à Tiaret en Algérie, en 1910.)

4  Pourtant, s’adressant au parti de l’ORDRE colonial, Clémenceau avait déclaré ceci mais c’était  … 30 ans avant la grande boucherie, en 1885 : 

« Combien de crimes atroces effroyables ont été commis au nom de la civilisation … et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, la patrie des droits de l’homme ! »

Pas une ride.

Caricature parue dans le journal de la Fédération FO de l’Enseignement, de la Culture et de la Formation Professionnelle, novembre 2025.

JM 9-11-2025.

chaud ! chaud ! chaud !

leurs revendications concernent la réforme des retraites: Appel à la grève dès le 5 décembre

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