>Histoire

26 / 02 / 2019

Riom, février 1942, Léon Blum en procès … ? Ou le procès des acquis de la grève générale ?

Repères chronologiques.

Du 4 juin 1936 au 23 juin 1937, Léon Blum a été président du Conseil et le principal inspirateur de la politique menée par le Front populaire. Les élections avaient eu lieu le 26 avril et 3 mai 1936.

Les premières grèves avec occupation d’usines débutent fin mai jusqu’aux premiers congés payés, fin juin. De nouvelles grèves commencent dès septembre. Personne n’y a appelé, pas plus qu’en mai.

Il fut aussi vice-président du Conseil, présidé par le radical Chautemps du 23 juin 1937 au 18 janvier 1938. (1).

Suivra un gouvernement présidé par le radical Daladier. C’est alors la fin du Front populaire. Ce gouvernement réprime brutalement les grévistes le 30 novembre 1938.

En février 1942, le régime de Vichy intente un procès aux deux dirigeants, Blum et Daladier

Léon Blum assure lui-même sa défense. Les citations sont extraites de : « Riom, 1942, réquisitoires et interrogatoires, … témoignage de Léon Blum … » (1000 pages ; un document édifiant).

Le 21 mars, l’ambassadeur allemand Otto Abetz exige sa suspension et le 15 avril, le procès est « temporairement » suspendu.

Après le procès, Blum est transféré par les Allemands en tant qu’otage d’Etat au camp de concentration nazi de Buchenwald, hors de l’enceinte du camp, Il y rédige : à l’échelle humaine, publié fin 1944.

Les quelques notes ci-dessous portent sur la Xème et XIème audience de Léon Blum, les 10 et 11 mars 1942. On y voit que la classe capitaliste est prête à tout pour conserver ses privilèges. Comme le dit un proverbe russe :

« Les capitalistes ne peuvent pas plus renoncer à leurs intérêts qu’un homme peut se soulever lui-même par les cheveux ».

L’ouvrage rassemble des extraits des mémoires de L. Blum. On lit concernant de Gaulle ce passage (P. 145) : « On attendait des mots d’ordre, des cris de ralliement, on attendait des consignes, acceptées d’avance, puisqu’on avait trouvé un chef. ( … ) il devint clair durant ces semaines d’incubation patriotique que le chef de la France libre n’avait pu être qu’un soldat. Seul un soldat pouvait ainsi emporter la confiance, le don, l’obéissance … »

Sa mission ? sauver l’Empire. « La presse et la radio gouvernementale s’efforçaient de faire entendre que … l’Angleterre, jalouse de notre Empire, nourrissait le dessein pervers de nous l’arracher par morceaux … »

Le « soldat » de Gaulle derrière lequel syndicats et partis ouvriers devaient marcher sans rechigner, saurait bien défendre « l’Empire » !

La grève générale. « La panique, la terreur était générale ».

Le procureur s’efforce laborieusement de rendre L. Blum responsable des grèves et des occupations d’usines, une « violence » inacceptable car remettant directement en cause le droit de propriété.

Blum s’en défend : « Il y avait violation du droit de propriété, cela ne fait aucun doute. Ce qui était menacé, c’était les formes du respect dû à la propriété et à l’autorité patronale ( … ) Je crois que c’était le samedi 30 mai. Le mouvement des occupations était dès ce moment-là extrêmement alarmant ». (P. 648). Alarmant ? C’est aussi l’avis du patronat. D’autant que loin de les « calmer », les annonces gouvernementales encouragent les salariés à pousser l’avantage :

Blum : « ( … ) Je vous demande messieurs de vous souvenir. Rappelez-vous que le 4 et 5 juin, il y avait 1 million de grévistes. Rappelez-vous que toutes les usines de la région parisienne étaient occupées. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d’heure en heure et de proche en proche la France entière ». Le pays est de fait bloqué.

Blum rappelle les propos d’un ex syndicaliste rallié à la charte de Vichy, ministre du Travail du Front populaire, un dénommé Frossard : « La panique, la terreur était générale ».

Pas si générale que cela en vérité puisque pour des millions d’exploités, c’est l’espoir de créer le rapport des forces pour arracher toutes les revendications.

Au sommet de l’appareil d’état, on multiplie les suppliques auprès de Blum, seul capable, croit-on, d’arrêter les grèves et … de rétablir « l’ordre ».

Devant ses accusateurs, Blum s’en amuse. Il leur lance à la figure les démarches des uns et des autres. Celle du président Lebrun, un homme assurément soucieux de « l’intérêt général » :

« Les ouvriers ont confiance en vous … vous allez leur promettre le vote immédiat des lois qu’ils réclament … ils vous croiront … »

En réponse à toutes ces sollicitations, Blum rappelle qu’il s’est adressé par radio (exceptionnel à l’époque) aux grévistes. Il y explique comme le dirigeant du PCF, Maurice Thorez, que tout n’est pas possible mais que des lois sociales seront votées ; suffisant pour « calmer » ceux qui « ne sont rien » ?

1942 : La presse autorisée prend fait et cause pour le pouvoir et bien souvent, en rajoute. Du côté de l’ambassade allemande à Paris, on est plutôt dubitatif. L’ambassadeur, Otto Abetz, comprend que l’opération risque de se retourner en son contraire.

Le patronat aux abois.

Ce n’est pas sans ironie que Blum rappelle à l’auguste assistance la panique des milieux patronaux. Evoquant les accords Matignon adoptés en catastrophe pour mettre un terme à la grève, Blum indique à juste titre :

« ( … ) Je dois à la vérité de dire que l’initiative première est venue du grand patronat ». M. Lambert-Ribot (dirigeant patronal) fait amende honorable ; le voici qui « revendique » des hausses de salaires ! « M. Lambert-Ribot me faisait toucher pour me demander le plus vite le contact sur la base du relèvement général des salaires, avec l’évacuation des usines en contrepartie ». Bien sûr, de tous temps, en tous lieux, le patronat prétend que l’augmentation des salaires – l’augmentation du coût du travail comme ils disent – va générer du chômage et serait donc contraire aux intérêts des salariés et des patrons. Menacés de tout perdre, les patrons font mine de réviser leur jugement. La leçon vaut pour aujourd’hui.

Blum insiste, moqueur :

« Tout le monde considérait cela (l’augmentation des salaires) comme une chose naturelle, nécessaire, inévitable, dans les circonstances où l’on se trouvait ».

Mort de trouille, le patronat exige du gouvernement de Front populaire des mesures immédiates. Blum rappelle :

« Il fallait aller vite, très vite, afin de liquider cette situation redoutable, cette situation que j’ai qualifiée non pas de révolutionnaire, mais de quasi révolutionnaire … » Quasi révolutionnaire seulement ? Le patronat est plus réaliste.

Depuis des lustres le patronat a refusé d’écouter les conseils avisés des encycliques sociales. En substance : si vous ne lâcher pas de lest, si vous ne faites pas semblant d’accorder aux exploités quelques réformes, vous n’aurez jamais la « conciliation des classes », gage « d’ordre » et de « sécurité ». Bien au contraire, vous vous exposez à la révolution, la « populace » écoutera les discours des « meneurs socialistes ».

C’est aussi ce que leur dit Blum à sa façon : vous avez pendant des décennies organisé la chasse aux militants syndicalistes, aujourd’hui, vous le regrettez ; vous auriez bien besoin d’interlocuteurs capables de convaincre les « masses » de rentrer dans le rang. « C’est vrai, nous avons eu tort » concède tout penaud, M. Richemond, l’un des dirigeants des patrons.

Le patronat verse il est vrai quelques larmes de crocodile. « Découvrant » la réalité des salaires « anormalement bas », un leader patronal s’exclame :

« Comment-est-ce possible ! Comment avons-nous pu laisser faire cela » ? Question restée sans réponse.

Blum enfonce le clou : « alors, qu’est-ce que je devais faire pour apaiser les ouvriers ? » Envoyer la troupe ? Personne n’y songeait, pas même les plus exaltés de la « concurrence libre et non faussée ».

A toutes les accusations du procureur, Blum rétorque : mais sans moi, où seriez-vous messieurs les accusateurs ? Le procès tourne au fiasco.

Les autorités d’occupation s’alarment ; mieux vaut stopper cette comédie !

Certains sujets brûlants abordés, d’autres pas …

L’audition de Blum dure deux journées. Il revient sur les différentes conquêtes de la grève générale qu’il attribue – c’est inévitable – au gouvernement de Front populaire.

Pourtant, concernant la loi sur les quarante heures, il déclare :

« La loi sur les 40 heures, elle m’a été imposée ». Il s’agissait, dit-il d’ « un cas de force majeure ».

La question de l’arbitrage.

Blum note : « Au cours de l’instruction, aucune question ne m’a été posée sur des lois comme sur l’arbitrage obligatoire … » On lui rétorque que ceci ne présente aucun intérêt.

Une 1ère loi est adoptée en décembre 1936. Blum résume les enjeux :

«  Je leur ai demandé (à la CGT et à la CGPF, c’est-à-dire le patronat) de conclure par accord amiable, comme je l’aurais fait à Matignon, une entente sur un système de conciliation et d’arbitrage permettant d’exclure et la grève et le lock-out. Les ouvriers y consentent. Au bout de quelques séances, le patronat rompt la conversation ».

Les ouvriers y consentent … quels ouvriers ? Leur a-t-on demandé leur avis ? Les ouvriers en grève sont pour le moins méfiants.

Ce qui est vrai, c’est qu’au « sommet » de la CGT, les dirigeants des trois principales « tendances » ( « socialiste », « communiste » et néo-socialiste) admettent le principe de l’arbitrage, ce qui est une nouveauté.

Côté patronal, c’est la confusion. Certains patrons sont prêts à s’engager sur ce terrain glissant. D’autres hésitent.

Eviter grèves et lock out ? Certains s’y essaient. Le pape (d’ailleurs reçu comme un Prince en France) (2) a dans son encyclique quadragesimo anno (quarantième année après rerum novarum) noté les bienfaits – selon lui ! – de la Charte du Travail de Mussolini ! Extrait :

« ( … ) Grève et lock-out sont interdits. Si les partis ne peuvent se mettre d’accord, c’est l’autorité qui intervient. Point n’est besoin de beaucoup de réflexion pour découvrir les avantages de l’institution … »

L’engrenage de l’arbitrage est dangereux. François Perroux, l’économiste ultra collaborateur pendant la guerre avant d’être loué par tous les « modernistes » de « droite » comme de « gauche », n’avait pas manqué de signaler, sarcastique, que certains « socialistes » ont plus fait pour la promotion du corporatisme que nombre de représentants de la « droite » traditionnelle. (Voir à ce sujet, corporatismes d’hier et d’aujourd’hui, pages 150 à 158).

Blum déclare : « Une fois le principe de l’arbitrage accepté par les patrons, nous avons fait évacuer les usines » (P. 741). Ainsi va la « conciliation des classes ».

Les contrats collectifs.

Blum indique qu’aucune question n’a été posée sur la question des contrats collectifs. Le patronat a tout fait pour en bloquer la généralisation jusqu’à l’adoption de la Charte du Travail (que personne ne cite tout au long des 1000 pages d’audiences. Un silence éloquent …)

En Allemagne, la « réforme » du droit du travail actée en janvier 1934 a consacré la destruction du contrat collectif. L’entreprise n’est plus qu’une « communauté ». C’est le retour à un ordre barbare. Hors de ladite communauté, l’individu n’existe pas.

Le procès est interrompu suite aux amicales pressions du pouvoir national-socialiste.

En résumé,

L’argumentaire de défense de Léon Blum indique très clairement, même si ce n’est évidemment pas son but, la réalité des rapports de force en mai et juin 36. L’accusé Léon Blum assure le tribunal qu’il a œuvré pour l’unité nationale, la « paix sociale » en défense de la propriété (des moyens de production). C’est tout à fait exact.

Il montre comment le patronat aux abois a concédé, par peur de tout perdre, des augmentations de salaire, les 40 heures, les congés payés, les contrats collectifs, la nationalisation des chemins de fer … ces conquêtes que tous les gouvernements de la Vème république veulent détruire.

Il montre enfin, à son corps défendant, que les procédures d’arbitrage visent en réalité à maintenir, en l’amendant, la domination de la classe exploiteuse.

Mais tout ne peut être déballé. Le procès doit s’arrêter. La sténographie des débats s’interrompt brutalement.

« Nous ne saurons donc pas comment la 11ème audience se clôture. Ni l’horaire de la suspension ni l’ultime intervention du président Caous n’ont été prises en notes » (Note de Julia Bracher, page 759)..

Ce procès fut bel et bien le procès de la classe ouvrière et de la grève générale.

  1. Le PCF soutient le gouvernement mais n’a pas de ministre. La CGT réunifiée a adhéré au programme du FP. L’Humanité du 17 février 2012 rappelle que :

( … ) Si les témoins à charge sont choisis par le régime, certains députés communistes (Berlioz, Billoux, Cornavin, Costes et Lévy) emprisonnés en Algérie à Maison-Carrée, isolés des réalités de la Résistance, rejouant la ligne de 1940, ont écrit pour déposer au procès contre les « défaitistes » : mouvement marginal, mais qui souligne la permanence de l’hostilité à Blum chez une part des cadres, mais aussi les enjeux complexes de temporalités variées ».

A aucun moment le quotidien « communiste » n’indique l’axe de défense e Blum : a gir en toutes circonstances, au nom du gouvernement de Front populaire en défenseur de l’ordre et de la propriété des moyens de production.

Le dirigeant stalinien de la CGT, Benoît Frachon avait déclaré devant le Comité confédéral de la CGT, réuni le 16 juin 36 :

« Les avantages obtenus l’ont été grâce au Front populaire, à son gouvernement, et en même temps qu’au mouvement syndical ». Ici, chaque mot est un mensonge.

(2) « Vice-Président du Conseil, Léon Blum entérinera par sa présence au gouvernement, la grande pénitence. Il s’associera, dans une ambiance d’union sacrée aux réceptions officielles grandioses qui accueilleront en France le cardinal Pacelli, le futur Pie XII. Depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la République ne s’était pas agenouillée devant un légat du pape ». (Daniel Guérin : « Front populaire, révolution manquée », P.163).

J. M février 2019

 Jean Jaurès : « La guerre sociale »

( … )  Il y a dans notre société un antagonisme profond d’intérêts. ( … ) Il n’y a entre les classes d’autres arbitrages que la force, parce que la société elle-même est l’expression de la force. C’est la force brute du Capital maniée par une oligarchie qui domine tous les rapports sociaux ; entre le Capital qui prétend au plus haut dividende et le Travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente ». (Editorial de l’HUMANITE, le 30 décembre 1906).

chaud ! chaud ! chaud !

Tous au 1er mai à Nantes à 10 h 30 avec Christian Grolier

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