>Histoire

28 / 09 / 2018

Note de lecture: « Moi petite entreprise, les auto-entrepreneurs de l’utopie à la réalité ».

Sarah Abdelnour est maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine. Elle est agrégée de sciences économiques et sociales.

Son étude contribue à mettre en évidence une entreprise de casse des garanties collectives. Elle décrit le régime d’auto-entrepreneur présenté par Hervé Novelli, nommé secrétaire d’Etat chargé des Entreprises et du Commerce extérieur par F. Fillon, comme une « révolution ». Elle note « qu’en dépit de son régime à la droite de l’UMP, l’auto-entreprenariat a survécu à l’alternance politique sans grande remise en question », ce qui n’est guère surprenant.

Novelli affiche la couleur : le régime de l’auto-entrepreneur, « cela abolit d’une certaine manière la lutte des classes. Il n’y a plus d’exploiteurs, ni d’exploités. Seulement des entrepreneurs, Marx doit se retourner dans sa tombe ».

Abolir la lutte des classes, l’idée n’est pas nouvelle. Le pape Léon XIII y songeait déjà à la fin du XIXème siècle. Mussolini et quelques autres ont tenté de mettre en pratique l’idée sainte.

1 million de personnes sont actuellement directement concernées.

90 % des auto-entrepreneurs dégagent un revenu inférieur au Smic au titre de leur activité non salariée.

60 % des auto-entrepreneurs n’ont aucune autre activité salariée.

30% étaient chômeurs avant de devenir auto-entrepreneurs.

S. Abdelnour note que des personnes en CDI abandonnent leur emploi et deviennent auto-entrepreneurs. Masochisme ?

l’une d’entre elles explique :

« Les grosses boîtes grappillent sur tout. A un moment, les primes ont été sucrées, si on est en retard deux fois dans le mois, même si c’est cinq minutes, on n’a pas de prime dans le mois. Moi, cette politique, elle me gênait. C’est pour ça aussi que je suis partie. » (Page 251). L’auto-entrepreneur a l’impression de « choisir son temps », ses horaires.

Bref rappel historique.

Sarah Abdelnour rappelle que Raymond Barre (1) voulait affirmait déjà en 1976 : « les chômeurs pourraient essayer de créer leur entreprise, au lieu de se borner à toucher des allocations chômage ». Elle note le rôle joué par Alain Madelin (2) dans la promotion des politiques dites « libérales ».

1981, voici la « gauche » aux affaires. Sarah Abdelnour indique : « la gauche reprend volontiers à son compte le vocabulaire entrepreneurial ». Le champion de l’austérité, Jacques Delors déclare le 20 juin 1984 : « l’assainissement de notre économie et la préparation de l’avenir passent avant tout par la diffusion de l’esprit d’entreprise et l’innovation ».

Les militants syndicalistes sont priés de se plier aux règles de l’économie de marché des néos socialistes. FO refuse et continue de revendiquer.

En 1997 avec le retour de la « gauche » au pouvoir, « le dispositif est ouvert aux jeunes qui remplissent les conditions pour bénéficier des emplois-jeunes ». (Abdelnour, page 52).

C’est à cette période que s’affirme une « convergence autour de l’entreprenariat populaire … autour d’un discours prônant une troisième voie (3) entre libéralisme et socialisme ». (Page 57).

Sarah Abdelnour a raison de préciser :  « Ces dynamiques dépassent le cadre français et s’inscrivent dans le cadre européen de politiques de rigueur ( … ) le selpfhelp libéral rencontre ainsi un avatar de l’autogestion de gauche ».

La loi Novelli.

Le gouvernement Fillon s’attaque en 2007 aux acquis ouvriers. Il veut avec la CFDT « réformer » les retraites. Il prône aussi la « révolution » dans l’entreprise ; il faut en finir avec « l’assistanat » et combattre « l’Etat-providence ». Il s’agit de justifier la généralisation des dispositifs liés à l’entreprenariat en lui conférant une dimension sociale. C’est le salariat – et les garanties qui y sont lié – qui « exclurait les plus faibles ». Le régime de l’auto-entrepreneur a été intégré à la loi dite de modernisation de l’économie. (4).

La loi adoptée sans les suffrages de la « gauche » les « révolutionnaires-libéraux » croient avoir remporté la partie. L’un d’entre eux, un dénommé François Hurel, fondateur de l’Union des auto-entrepreneurs, explique :

« Vous savez, moi, ma plus grande joie, c’est quand j’ai vu une mémé qui m’a dit qu’elle avait fait sa première facture d’auto-entrepreneur, avec un machin de broderie, 55 euros, ça fait marrer tout le monde. Mais bon, elle a 400 euros de minimum vieillesse, ça fera 450 … elle s’achètera une télé un peu mieux, et voilà ». (Page 208). Le même Hurel s’interroge : « ( … ) faut-il qu’il y ait une qualification ? Non ». Au moins, c’est clair !

Cette volonté affichée de détruire tout cadre collectif s’est heurté à des résistances du côté de l’UPA, l’Union professionnelle artisanale ; Alain Griset estime que l’auto-entrepreneur s’est révélé « une solution radicale pour balayer le code du travail ». (Page 131). Cette résistance a indisposé M. Novelli :

« ( … ) Cette organisation l’UPA, a fondé son corporatisme sur des qualifications peut-être exagérées … » (Page 127).

Les auto-entrepreneurs qui affichent leur fierté de se débrouiller seuls – mais n’est-ce pas souvent une simple posture ? – commencent à s’organiser et à trouver le chemin du syndicat. Mais il reste beaucoup à faire.

Dans sa conclusion S. Abdelnour écrit :

« Le modèle (de l’entreprenariat) est celui d’une société où la réussite sociale est individuelle, mais aussi où le marché est dérégulé, la protection sociale privatisée et la solidarité ramenée à la sphère privée. A bien des égards, même si l’innovation est dans toutes les bouches, on assisterait plutôt au retour à un modèle ancien. Celui où les travailleurs se vendent directement sur le marché, en étant payés à la tâche et sans être couverts par le droit du travail … »

Ce retour au modèle ancien ressemble fort au retour au contrat individuel de louage de services.

« Moi petite entreprise … », un livre à lire et à faire lire. (330 pages, chez puf ; 19 euros).

(1) Raymond Barre est un admirateur de l’économiste François Perroux dont les « œuvres » furent recommandées par les services de propagande du IIIème Reich. (Voir Antonin Cohen, de Vichy à la communauté européenne …).

(2) Madelin est l’auteur (en 1975) d’un livre intitulé « pour libérer l’école ». Il y vante les mérites du « lycée différent » de Saint –Nazaire piloté par G. Cohn-Bendit. Madelin est partisan d’une société sans statut, sans code du travail.

(3) Les partisans pluriels d’une 3ème voie, de « droite » de « gauche » ou d’ailleurs prétendent tous  abolir la lutte des classes. Pour y parvenir, il leur faut contourner ou intégrer, voire détruire les Confédérations syndicales ouvrières.

(4) C’est en 2008 que le président Sarkozy et la CFDT, suivie par la CGT, adoptent les nouvelles règles qui régissent la représentativité des syndicats, loi scélérate toujours en vigueur. Il s’agissait pour le pouvoir de s’assurer de la bienveillance de ces deux syndicats. Pour la CFDT, c’est gagné d’avance.

J. M septembre 2018.

chaud ! chaud ! chaud !

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