12 / 10 / 2025
Deuxième partie.
Le parti de l’ « ORDRE », le parti des uniformes et de leurs serviteurs en livrées.
Victor Hugo a déclaré (discours au congrès de la Ligue et de la Liberté, en1869) :
« Habituer les enfants à se dire : un uniforme, c’est une livrée et toute livrée est ignominieuse, celle du prêtre et celle du soldat, celle du magistrat et celle du laquais … il faut chasser loin de l’esprit des enfants le Dieu des armées, le Dieu des Napoléons ». Victor Hugo n’est pas détesté des admirateurs de l’infâme empire napoléonien parce qu’il aurait su expliquer les causes de son avènement – il ne l’a pas fait – mais pour ces quelques mots bien choisis ; entre autres …
Aujourd’hui comme hier, les régimes autocratiques, les dictatures cherchent à enrégimenter la jeunesse. Aujourd’hui, on leur colle un uniforme sur le dos ; hier, les plus « défavorisés », les plus dangereux rejoignaient par milliers les bagnes pour enfants. Certains rêvent maintenant de ressusciter les bagnes pour tous. Ainsi va le parti de l’ORDRE.
Dans le même temps, les droits à l’instruction pour tous sont niés.
Sous le second empire, de supposés « progressistes » soutiennent l’obscurantisme napoléonien. Ainsi, Proudhon fustige (en 1864) l’ « enseignement gratuit et obligatoire » qu’il qualifie de « ridicule utopie ». Il affirme aussi que « la capacité de travail des femmes n’est pas le tiers de celle de l’homme ». Pour elles, l’instruction, c’est inutile, voire néfaste. (Voir à ce sujet, les critiques acerbes de Marcel Dommanget dans : « les grands socialistes et l’éducation », p. 274). Le « révolutionnaire » Proudhon mérite-t-il d’ailleurs le qualificatif de « socialiste » ?
Dommanget cite la réponse de Blanqui (en 1869). Extrait :
« Le citoyen Proudhon combat l’instruction obligatoire et demande l’enseignement libre. Proudhon ajoute que : malgré les préjugés, la doctrine de l’enseignement libre, de la liberté sans l’obligation, gagne chaque jour du terrain et finira par triompher.
Blanqui poursuit : « Ce jour-là, les jésuites chanteront un beau TE Deum. Ils tiendront la France … » (Cité par Dommanget, p.297).
Le parti de l’ORDRE a besoin de « révolutionnaires » domestiqués, façon Proudhon, pour imposer sa guerre des classes et ses guerres coloniales … de même que la Vème république en décomposition a besoin d’ « opposants » en peaux de lapins.
Le point de vue de Marx.
Dans son « Napoléon le petit », l’exilé Victor Hugo règle ses comptes. Il est vrai qu’il a été déçu et surpris par l’attitude de Napo-la-guerre, le roi des plébiscites. Rien de tel chez Marx qui a analysé dans « le 18 brumaire de Louis Bonaparte » les forces de classes en présence, les rapports de force, la place du prolétariat des grandes villes etc.
De Napoléon, Marx dit : « C’est un personnage médiocre et grotesque … un aventurier qui dissimule ses traits d’une trivialité repoussante sous le masque mortuaire de fer de Napoléon ».
Il explique : « Pendant les journées de juin 1848, toutes les classes et tous les partis s’étaient unis dans le parti de l’ordre en face de la classe prolétarienne, du parti de l’anarchie » comme disaient les « élites » de l’époque.
Le parti de l’ordre était aussi le parti de la peur, peur des révoltes qui peuvent ébranler l’ordre social et le big business qui l’accompagne. A « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », le parti des gens honnêtes – c’est-à-dire du PdC, parti des corrompus) opposait, toutes fractions confondues le cri de ralliement : « propriété, famille religion, ordre », devenu en 1940 : « travail, famille, patrie » et aujourd’hui, plus simplement (pour les nuls ?) : l’ordre, l’ordre, l’ordre.
Marx : « La défaite des insurgés de juin avait montré que la république bourgeoise signifiait le despotisme absolu d’une classe sur les autres classes ».
II indique les contours du parti de l’ordre : D’abord, les «légitimistes, nostalgiques de la grande propriété foncière avec ses prêtres et ses laquais ».
Ensuite, les Orléanistes, représentants de la haute finance.
« Ce qui divisait entre elles ses deux fractions, ce n’était pas de prétendus principes, c’étaient les conditions matérielles d’existence, deux espèces différentes de propriété, le vieil antagonisme entre la ville et la campagne ».
Quant au « prétendu parti social démocrate », une fraction de ses cadres, apeurés, lorgnaient du côté de l’ORDRE et de la sainte propriété privée des moyen de production quand d’autres, peu nombreux, pouvaient encore basculer dans le camp du prolétariat ; chacun étant libre en définitive de son choix.
Aujourd’hui, les frontières du « parti de l’ordre » restent mouvantes. On en a eu un peu plus qu’une ébauche à l’occasion, par exemple, de la manifestation de policiers (en 2021) criant : « le problème de la police, c’est la justice ! ».
Un état policier et militarisé.
La police bien sûr, mais surtout l’armée constitue le plus sûr soutien du régime.
Les pauvres, les gueux, les déclassés ne peuvent pas y échapper. Ils n’ont pas l’argent pour se payer un remplaçant. Les fils de riches, les parasites, ceux qui se lèvent tard, les parvenus de l’Empire, les aventuriers, les mafieux, les financiers, « ceux qui exercent un métier de pute » selon les termes d’un fin connaisseur (Alain Minc) – que réunit le PARTI de L’ORDRE, le parti des « honnêtes gens » que tout oppose aux « barbares » – échappent aux carnages et aux épidémies puisqu’ils peuvent s’offrir les services d’un remplaçant ; un état rassurant et confortable qui les rend très patriotes.

Impopulaire, minoritaire, détesté …
Sous l’Empire, la presse était aux ordres. Ce qui n’empêchait pas caricaturistes et mal pensants de s’en donner à cœur joie. Par méchanceté pure.
Divers commentateurs ont présenté l’Empereur comme un brave type soucieux du bien être du « peuple ». Il serait même l’inventeur du droit syndical (loi de 1864) ! En réalité la résistance ouvrière commence à s’organiser, très laborieusement, il est vrai ; ce qui inquiète quand même fortement les cercles capitalistes les plus éclairés soucieux de trouver une parade législative aux revendications ouvrières. Certains bourgeois pensent que lâcher du lest permettra de briser dans l’oeuf l’esprit revendicatif. Ceux-là espèrent transformer les syndicats naissants en corps intermédiaires, domùestiqués.
Drôle de « réformes ».
En fin de règne, l’Empereur envisage une « réforme » visant à faire passer les effectifs de l’armée, de 400 000 à 900 000 bonhommes. Il veut aussi constituer une Garde nationale. Sa fonction ? Assurer la « stabilité » d’un régime à bout de souffle.
Mais de larges secteurs de la bourgeoisie triomphante du second Empire ne le suivent plus. « La bourgeoisie considérait que la conscription généralisée la pénalisait doublement : en astreignant tous ses fils au service militaire et en privant les entreprises d’une masse de jeunes travailleurs nécessaires à la poursuite de leurs activités ». (Source : Pierre Milza, Napoléon III, p.401). Les profits avant toute chose ! Même si l’on sait que la guerre – faite par d’autres – ça peut rapporter gros … la guerre peut être une « opportunité » (Lecornu), quasiment don de la Providence.
« Les habitudes de résignation et d’obéissance ».
Le second Bonaparte avait été élu président de la République en décembre 1848 avec 5,5 millions de voix, largement devant le boucher Cavaignac, 1,5 millions. Qui avait voté Bonaparte ?
La haute finance, des nostalgiques de l’Ancien régime et du mot d’ordre « un roi, une foi, une loi », la petite bourgeoisie terrorisée par les « rouges et partageux », une partie du prolétariat avait voté mais surtout contre l’ignoble Cavaignac ; les paysans qui suivaient les consignes des notables et des curés ; donc, 5,5 millions pour des raisons les plus contradictoires.
Les plébiscites vainqueurs faisaient illusion. Au « sommet » de l’Etat rôdait toujours le spectre de la révolution. Dans les cercles du pouvoir, dans les salons bien pensants, on en parlait souvent comme pour mieux la conjurer.
Quoi de mieux que la guerre pour mater le peuple, le soumettre à la volonté de l’homme providentiel ?
La police et ses indicateurs, les préfets étaient en permanence sur les dents, à l’affut du moindre signe d’insoumission, de refus d’obtempérer. Même dans les campagnes les plus éloignées des luttes de classe, loin des cités ouvrières, le « désordre » pouvait survenir à tout moment.
L’historien Jean Baubérot note ceci : « en 1854, le procureur général de Limoges s’alarme : le protestantisme limousin détruit les habitudes de résignation et d’obéissance, livre sans ménagement à la critique et à la dérision des pratiques respectables jusqu’alors … l’idée des devoirs disparaît et fait place à la théorie des droits du peuple ».

De Sébastopol au Puy en Velay. Notre Dame de France est une statue colossale édifiée sur le point culminant de la ville, le rocher Corneille.
On peut voir, au pied de la statue deux canons témoins de la guerre de Crimée.
La statue érigée en 1860 (22, 70 mètres et 835 tonnes) est faite de la fonte de 2013 canons pris aux russes à Sébastopol. Souvenirs, souvenirs …
La guerre comme ultime solution. Les « sales guerres ».
Un observateur attentif notait fort justement récemment :
« C’est dingue le nombre de gens confortablement installés qui rêvent d’une bonne vieille guerre contre la Russie ». 1812 … 1853 … 2025.
De la chair à canon. Toujours plus.
Alain Guttman, l’homme de la fondation Napoléon nous dit que :
« Le 10 avril 1854, une loi porte à six cent trente mille hommes » le nombre de soldats mobilisables. Le sinistre Saint Arnaud (« les états de service d’un chacal » selon Victor Hugo) s’exclame : « La Crimée, c’est une perle, un joyau auquel je rêve et j’espère que la prudence ne me défendra pas de l’ôter aux Russes ! »
« Oui ! Prendre la Crimée ! » lui répond Napo-la-guerre ! tout émerveillé …
Le maréchal Saint Arnaud « un esprit vif et sensible » (Gouttman) est ravi … avant de déchanter : « Nous ne sommes pas constitués en état de faire la guerre … on ne fait pas la guerre sans pain, ni marmites et bidons … c’est le résultat de la précipitation avec laquelle tout a dû être fait ». Toujours la même incurie.
Côté anglais, même bêtise, même arrogance. Le secrétaire d’état à la guerre plastronne : « Le but doit être la destruction de Sébastopol ». La ville avait été fondée en 1783 sous le règne de Catherine II. C’était un grand centre commercial. Imaginons les Russes Bombarder Marseille et rayer la ville et ses habitants de la carte du monde ?
Devant Sébastopol, des dizaines de milliers de pauvres types sont exposés aux épidémies, en particulier le choléra à tel point que « les hommes bien portants suffisent à peine au transport des malades » (Gouttman).
Pour survivre, il ne reste « que l’utilisation des ressources locales ». On devine aisément ce dont il s’agit. Saint Arnaud lui-même fait semblant de montrer du doigt « les instincts pillards de certains soldats ».
Car les principales victimes sont d’abord les populations civiles. Tout au long des 400 pages de son récit des combats, Gouttman n’en parle pas. Les civils, ce sont les invisibles.

En 1783, la Crimée passe sous domination de l’Empire des tsars qui fonde Sébastopol … objet de bien des convoitises.
Scènes de carnages.
L’auteur décrit minutieusement les combats, avec délectation, des pages et des pages : « des hécatombes … » pour la grandeur de l’Empire. Passons.
Comme aujourd’hui, des chefs de guerre ignobles.
Côté Britannique, il y a un certain lord Cardigan. Gouttman en dresse un portrait édifiant :
« Chaque soir, il se retire sur son yacht, ancré au pied des falaises, se fait servir champagne et dîner fin par un maître d’hôtel français et s’endort paisiblement dans des draps de soie ». Qu’importe, Gouttman loue « son panache et son courage physique ».
Pendant que les soldats subissent les rigueurs d’un terrible hiver, « le froid, le gel, la neige », on devine que la colère monte : « Mais que font donc les diplomates ?».
Un aveu.
Page 299, après d’interminables descriptions sordides de combats (le sort des civils russes est toujours superbement ignoré), Gouttman lâche :
« L’ordre social, même en France reste encore menacé, la révolution couve encore sous la cendre ».
Evidemment, il n’y a pas de sondage pour mesurer le niveau d’impopularité du chef suprême et de ses généraux et maréchaux : 15 % de satisfaits ? 12 %, peut-être moins encore ? La presse est totalement bâillonnée, plus encore qu’en Angleterre.
Continuer le massacre, jusqu’au bout, par la famine.
« A Sébastopol, le commandement russe ne doit pas seulement faire face à la pénurie d’effectifs … les farines sont devenues rares et le pain vient à manquer. On a bien construit des moulins dans la ville même, mais les bombardements les ont détruits » ; tandis « que le choléra et maintenant le typhus ravagent également les troupes russes et que leurs malades encombrent tous les bâtiments encore debout … Sébastopol est devenu un enfer. »
Gouttman écrit : « Car les milliers d’hommes qui vivent là comme des rats (les civils ne comptent toujours pas) pataugent depuis neuf mois dans le sang et l’ordure, rongés de vermine, décimés par la maladie, affamés, abrutis par des bombardements incessants … sur les deux mille maisons que comptait la ville avant la guerre, il en restera quatorze debout ».
Toute ressemblance avec une situation contemporaine est évidemment fortuite.
C’est le moment choisi par nos chefs de guerre pour l’apocalypse finale.
C’est le moment du « sixième bombardement qui écrase systématiquement toute la ville, tout le faubourg, toutes les défenses ».
L’opération est menée par le général Pélissier, encore un bourreau du peuple algérien ; pour le récompenser, il est nommé maréchal de France.
Gouttman s’interroge : « Vers un nouvel ordre international ? »
L’armée du despote russe vaincue, qui va prendre le leadership de l’Europe ? L’Angleterre est la mieux placée et surtout la plus ambitieuse.
« Maintenant qu’on a crevé un œil à l’ogre russe il faut crever le second, bombarder Saint–Pétersbourg … rejeter la Russie dans cette Asie dont elle n’aurait jamais dû sortir ». C’est clair.
En France, tous les va-t-en guerre ont rendez vous à Notre Dame – décidément, c’est une tradition qui vient de loin – écouter le discours politique de Mgr Sibourg qui « annonce une paix glorieuse et solide ». Pour un peu, il réclamait une sorte de Nobel de la paix pour son napo-la-guerre.
Un traité de paix est imposé à la Russie qui stipule qu’elle ne devra mettre aucun obstacle à la libre navigation sur le Danube, sur toute la longueur de son cours et à son embouchure. Elle devra accepter la neutralisation de la mer noire … »
Comique involontaire ? Gouttman s’émerveille d’un nouveau miracle de « la Providence, la naissance du Prince impérial qui semble venir garantir à point nommé, l’avenir de la dynastie ».
A Constantinople ou plutôt ce qu’il en reste, on ne sait que faire des monceaux de cadavres, soldats, civils, bêtes enchevêtrés.
Le « nouvel ordre mondial » commence bien.

Jardin des tuileries : pillage d’œuvres d’art. Ici, la sphinge. Partie du butin de la guerre de Crimée, saisi par le général Pélissier à la bataille de Sébastopol en 1855.
Pour l’instant, la Russie n’en réclame pas la restitution.
Conclusion : revenons au Napoléon de Pierre Milza.
Page 776 et dernière Milza interroge :
« S’agissant de Napoléon III, les lieux de mémoire ne sont pas légion dans nos villes, comparés au nombre de rues, avenues ou boulevards dédiés aux victoires et aux chefs des armées impériales. A Paris, il a fallu attendre 1987 – et la première cohabitation ! – pour que le nom de Napoléon III fût donné à une place de la capitale ».
Y a-t-il vraiment de quoi se réjouir ? Sauf erreur, les innombrables victimes célèbres ou anonymes des guerres sociales et de conquête ne sont honorées ni à Paris, ni ailleurs. Ni dans les livres d’histoire des écoles, collèges et lycées.
Ceux-là ne comptent-ils pas ?
JM. 12 Octobre 2025.