8 / 03 / 2025
Texte définitif USA première partie.
Roosevelt, « l’ami des travailleurs » ? … ou un précurseur des « conclaves » ?
Première partie.
« La guerre des classes se poursuivait dans cette prétendue société sans classes qu’était les Etats-Unis. Tout au long des années 1920 et 1930, la guerre des classes continua ». (Howard Zinn : « une histoire populaire des Etats-Unis »). »
« Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner ». (Le milliardaire américain Warren Buffet, en 2005).
Le journal ultra « libéral », l’OPNION a titré hier : « Effort de guerre, bientôt la retraite à soixante-dix ans ? ». Guerre des classes et préparation de la guerre impérialiste. Et pendant ce temps, François le preux de Bétharram joue avec son conclave et ses « corps intermédiaires ».
Il en encore de bon ton, neuf décennies après le New Deal (nouvelle donne) de décerner au président Roosevelt des brevets de « progressisme ».
Il aurait sauvé « la plus grande démocratie du monde » de l’effondrement et avec elle, le monde civilisé. Certains vantent les mérites de son « économie de guerre ». La grande crise économique de 1929, annonciatrice de la seconde grande boucherie mondiale, avait produit aux USA des millions de chômeurs et de déclassés.
Certains parasites de Wall Street, ruinés, dégoûtés, se jetaient par les fenêtres. L’inflation était phénoménale.
Les chefs syndicaux de l’AFL semblaient croire qu’il était urgent de s’entendre avec les responsables du chaos, les capitalistes, pour assurer la survie du régime … et ainsi préparer de nouvelles catastrophes.
Récemment encore, on a pu entendre que « la politique fiscale, sociale » (du New Deal), aurait été « d’une justice exemplaire ».
La fable n’est-elle pas trop belle pour être vraie ?
Le patron de l’impérialisme US et donc, son chef de guerre serait, mais par quel miracle ? L’ « ami des travailleurs » ? tout en étant le sauveur du capitalisme en crise … ça sent l’arnaque.
Des amis des travailleurs auto proclamés exclusivement au service de la classe capitaliste, il y en a eu beaucoup. Même Pétain commençait ses discours du 1er mai, jour aux USA, de la « fête du travail » et de « la concorde nationale », par un retentissant : « ouvriers, mes amis … »

Soupe populaire. Les rooseveltiens prêchent la charité. Charité et éloge du mode de vie américain … tout un programme ! Mais il ne suffit pas de se moquer. Il faut comprendre.
Les faits.
Le militant ouvrier Farrell Dobbs a décrit dans le détail le déroulement de la grande grève des camionneurs de Minneapolis qui a eu lieu en mai-juin-juillet 1934.
Dobbs était sur le terrain. Il sait lui, de quoi il parle. D’autres militants ouvriers ont expliqué la grève et ses enjeux, tant au plan local qu’au plan national.
C’est à partir de leurs réflexions qu’est rédigée cette note.
En finir avec le « syndicat « de boîte ».
F. Dobbs décrit la situation à Minneapolis avant le déclenchement de la grève :
« Le syndicat local 574 des camionneurs portait l’emprunte du syndicalisme de métier … une conception du syndicat qui avait été inculquée dans l’American Federation of Labor (AFL) par son dirigeant et fondateur, Samuel Gompers. ( … ) Le syndicalisme de métier fut conçu pour gagner l’adhésion des cercles dirigeants à la pratique de la collaboration de classe. En raison de cela, les dirigeants de l’AFL tentaient de se comporter eux-mêmes en dirigeants ouvriers gouvernementaux ».
Dobbs poursuit : « ( …) leur point de vue était souvent voilé par des conceptions corporatistes. Leur objectif était de s’implanter dans de petites industries au moyen de contrats passés avec les employeurs, entreprises dans lesquelles seuls les membres du syndicat concerné pouvaient être embauchés … un strict contrôle des grèves était maintenu et un syndicat de métier brisait parfois la grève d’une autre corporation ».
Par ce système, les chefs syndicaux assuraient la « stabilité » dans l’entreprise et la continuation de l’accumulation de profits considérables.
« La bureaucratie (« syndicale »), contente de son sort, bénéficiait de hauts salaires et de notes de frais immodérées ».
La danse du ventre permanente à laquelle se livraient les « sommets » du syndicat pour justifier la confiance des « employeurs » – les capitalistes – éloignait les ouvriers les plus combatifs et les plus honnêtes.
Les patrons devaient de temps en temps donner l’impression de lâcher quelques miettes ce qu’ils faisaient en faisant mine de râler. Les « sommets » de l’AFL prêchaient la soumission au nom du : « on ne peut pas faire autrement ».
« Si un vieux travailleur gagnait tout au plus dix-huit à vingt dollars, il pouvait s’estimer verni. Ils commençaient à travailler très tôt, de trois heures du matin jusqu’à six heures de l’après-midi, six jours par semaines ». C’était le lot de tous les travailleurs de Minneapolis. Le miracle américain ! « Si un ouvrier se plaignait, il était licencié et le bureau de placement de l’Alliance des Citoyens fournissait aussitôt un remplaçant ».
L’Alliance des Citoyens contrôlée par les patrons organisait le marché du travail d’une masse de semi esclaves … en collaboration bienveillante avec les dirigeants raisonnables du « syndicat » d’entreprise.

Samuel Gompers. (1850-1924) est le 1er dirigeant de l’AFL. Sa doctrine ne vise pas à mettre en cause le désordre capitaliste mais à tenter d’en atténuer les effets les plus dévastateurs. (1).Gompers aurait voulu, comme les partisans naïfs du « capitalisme inclusif » du XXIème siècle, que les capitalistes se comportent mieux. Les papes ont la même espérance …
Autant demander à des putois de sentir bon.
Un dirigeant ouvrier de la grève apporte ces précisions : « Depuis quinze ou vingt ans, une organisation d’employeurs durs à cuire avait dirigé Minneapolis avec une main de fer. Pas une seule grève de quelque importance n’avait été victorieuse au cours de ces années. Même les syndicats du bâtiment, peut être les plus stables et les plus efficaces de tous les syndicats de métier, étaient pourchassés à Minneapolis et exclus des plus grands chantiers. C’était une ville de grèves perdues, d’entreprises sans syndicats, de salaires misérablement bas, d’heures de travail meurtrières et d’un mouvement de syndicat de métiers faibles et inefficaces » ; Le rêve de tous temps de tous les capitalistes, qu’ils soient « bienveillants » ou pas, terriblement démocrates, voire, humanistes, ou pas …
C’était le règne du « talon de fer », paru en 1908 aux USA et 1923 en France, magistralement décrit par Jack London.
London avait compris il y a plus d’un siècle que les patrons (l’ « oligarchie » comme il les nommait) ne préparaient pas le terrain au « talon de fer » – le fascisme – par inadvertance, ni parce qu’ils étaient « irresponsables » ou à moitié ignares (ce qui était certainement le cas de beaucoup) mais en toute conscience. Il décrit aussi la collaboration active, la complicité, de certains cercles « syndicalistes » corrompus.
Cette situation aurait pu durer longtemps encore si quelques jeunes militants déterminés n’avaient engagé le combat pour s’approprier le syndicat et définir leurs propres revendications sans mendier l’approbation des patrons.
Début 1934, « un soulèvement général de la classe ouvrière prenait forme dans tout le pays ». C’était à mettre en liaison avec le début d’une reprise économique. Les travailleurs craignaient moins d’être jetés au chômage et à la rue et cherchaient le moyen de s’organiser, pas seulement pour résister mais aussi pour disposer d’un vrai syndicat, indépendant de l’Etat, du gouvernement et des sectes diverses pour gagner sur les revendications.
Les avocats du capitalisme les plus lucides – dont Roosevelt – avaient compris qu’ils devaient tenir compte de cette nouvelle situation, d’où l’adoption d’une loi, la National industrial Recovery Act (NRA) qui garantissait aux travailleurs le « droit de se syndiquer », du moins, sur le papier.
Farrel Dobbs explique le plan Roosevelt : « A l’origine, le NRA fut conçu au bénéfice des capitalistes. Afin de stimuler la production pour davantage de profits, Roosevelt avait adopté une politique dite de l’argent facile conduisant à ce qui était appelé, le dollar à soixante cents. La montée des prix qui en résulta fut un mauvais coup pour les travailleurs … en conséquence, le mouvement syndical intensifia sa pression pour obtenir du gouvernement des lois sur les salaires et la durée du travail ».
Beaucoup de travailleurs adhérèrent à l’AFL avec l’idée d’en faire un instrument de combat efficace. Ils ne voulaient plus d’un syndicat subsidiaire du gouvernement, même réputé, à tort, gouvernement « ami ».
De quoi inquiéter fortement les capitalistes et son serviteur du moment à la maison blanche.
Roosevelt et son « brain trust » ne sont pas des enfants de chœur. Ils envisagent toutes les possibilités qu’offrent l’état bourgeois, y compris le recours à l’armée s’ils estiment que la sacro-sainte stabilité du régime est mise en cause. C’est ce qu’ils appellent « l’état d’exception ».
Et bien sûr, ce sont les grévistes qui sont accusés de « jeter de l’huile sur le feu » en refusant de collaborer à la recherche de « réformes » co-constructives …
Un syndicaliste digne de ce nom ne peut être le subsidiaire d’aucun gouvernement.

Roosevelt prête serment sur la bible, ainsi que le veut la tradition US. Lors de sa 1ère investiture, il exprima l’idée que « dans une telle crise, la foi du peuple était plus importante qu’aucun autre élément … maintenant demeurent foi, espérance et charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité ».
Il déclare aussi : « Chaque fois que notre pays a connu des heures sombres, des dirigeants sincères et vigoureux ont été compris et épaulés par le peuple lui-même ». Vous êtes trop bon, Monseigneur !
« Roosevelt a le talent d’énoncer des platitudes avec solennité et conviction ». (Y.M.Péréon : « Roosevelt »). Un expert en paroles consolatrices : « Il faudra mettre un terme aux agissements de ceux qui spéculent avec l’argent des autres ». (4 mars 1933). Bla bla … dès les tout premiers jours de son mandat, Roosevelt fait adopter une loi d’économies budgétaires.
Un ordre social rétrograde, barbare.
Un rapport du Bureau International du Travail publié en 1931 consacre de longs développements au travail des enfants aux USA. Les constats sont accablants. On note par exemple ceci : « Dans l’Etat de Géorgie, il est permis d’occuper les enfants de moins de seize ans jusqu’à soixante heures par semaine dans les établissements de l’industrie textile et pendant un nombre d’heures illimité dans d’autres professions … »
Et puis, il y a toutes ces lois de ségrégation racistes qui font de millions de travailleurs noirs, « latinos », d’origine asiatique, des semi esclaves.
Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55284189/f21.item
Le dispositif de l’Etat au service du Capital : la mascarade permanente.
Effrayé par la vague de grèves, le gouvernement instaura des dispositifs d’arbitrages obligatoires. F. Dobbs n’est pas dupe :
« Des Conseils Régionaux du Travail (des sortes de mini conclaves décentralisés) furent mis en place par le gouvernement fédéral (par Roosevelt) comprenant des représentants du patronat et du Ministère du Travail. Leur principale fonction était d’empêcher les grèves par n’importe quel moyen possible ». L’opération ne pouvait fonctionner sans la bénédiction de la direction de l’AFL.
Celle-ci « acclama Roosevelt comme le sauveur de la classe ouvrière ». Pire, « les dirigeants de l’AFL passèrent un accord avec les administrateurs de la NRA, interdisant les grèves ».
A Minneapolis, les patrons esclavagistes respiraient mieux. « Les travailleurs étaient incités disait l’Alliance des Citoyens, à « marchander » avec leurs employeurs, individuellement, tout ce qui concernait la situation de leur emploi ». (En Ukraine l’oligarque Zelinsky a profité de l’ « opportunité » de la guerre pour priver 80 % des travailleurs ukrainiens de conventions collectives. N’est-ce pas le retour du talon de fer ?).
Le résultat ne fut pourtant pas celui qu’espérait le patronat.
« Les ouvriers se rebellaient, plus spécialement les jeunes militants qui avaient pris la tête du mouvement de radicalisation ».
Ce sont ceux-là qui vont diriger le syndicat et la grève, organiser le combat, sans la moindre illusion sur la « bonne volonté » du faux ami des travailleurs.
Ils en arrivent à la conclusion que face à l’Etat qui est tout entier au service du Capital, eux aussi, s’ils veulent gagner sur leurs revendications, doivent impérativement constituer minutieusement leur état-major.
Howard Zinn, toujours attentif aux développements réels de la lutte de classe écrit, page 448 de son « histoire populaire des Etats-Unis » :
« L’été 1934, une grève de camionneurs de Minneapolis reçut le soutien d’autres travailleurs : bientôt, rien ne circulait plus dans la ville, excepté les livreurs de lait, de glace et de charbon qui y avaient été autorisés par les grévistes ». (Précisons : par le comité de grève. Le matériel nécessaire au bon fonctionnement des hôpitaux était aussi acheminé, bien évidemment. Cette précision a son importance comme on le verra plus tard). « Les fermiers apportaient leurs produits sur place et les vendaient directement aux citadins. La police finit par lancer une opération qui causa deux morts parmi les grévistes. Cinquante mille personnes assistèrent aux funérailles à la suite desquelles eut lieu une impressionnante manifestation qui marcha sur l’hôtel de ville. Un mois plus tard, les employeurs cédaient aux exigences des camionneurs ».
H. Zinn précise : « les réformes de Roosevelt … visaient deux objectifs essentiels : réorganiser le capitalisme de manière à dépasser la crise et à stabiliser le système et calmer les très nombreux mouvements de révoltes spontanés (et mette un terme) aux grèves générales qui touchèrent plusieurs villes … » grèves massives mais pas coordonnées, puisque sans « état-major » ouvrier …
Le New York Times, qui n’est pas précisément un ami des travailleurs, sauf peut-être des travailleurs soumis au désordre capitaliste, exprima l’inquiétude grandissante de toutes les « élites » : « L’aspect le plus dangereux de cette situation est qu’elle échappe complètement au contrôle des leaders syndicaux ». On ne saurait mieux résumer.
N’hésitant pas à repousser très loin le cynisme et la démagogie, le très pieux Roosevelt déclara à l’occasion des élections de mi-mandat en novembre 1934 : « Je ne suis pas pour un retour à cette conception de la liberté selon laquelle, pendant des années un peuple libre a été progressivement enrégimenté au service de quelques privilégiés ». Enfumage.
Augmentation des salaires et réduction du temps de travail sont les deux principales revendications : travaillez moins pour gagner plus ! C’est simple à comprendre, sauf pour un taulier qui ne pense qu’à ses bénéfices.
L’espérance moyenne de vie d’un ouvrier au paradis du capitalisme est très basse à cette époque. Les employeurs sont heureux, ça leur évite de payer des retraites.
Deuxième partie : l’organisation de la grève par les grévistes. Le comité de grève.
Les « syndicalistes » subsidiaires.
L’ordre rooseveltien tenu en échec. La mascarade de l’arbitrage mis en échec.
Quelles leçons pour aujourd’hui ?
J.M. 8 mars 2025