3 / 05 / 2026
Lorsque le fracas des bottes qui accompagnent les guerres impérialistes devient insistant, la presse, la bonne presse s’empresse toujours de justifier l’injustifiable, y compris un état d’urgence permanent, la suspension des libertés démocratiques et la liberté de la presse quand elle existe encore, plus ou moins.
Les pressions visant à aligner les syndicats sur l’ORDRE capitaliste deviennent particulièrement fortes.
On n’oublie pas qu’en Russie comme en Ukraine les premières et principales victimes des classes dirigeantes, des « oligarques », autrement dit, les capitalistes, ce sont les travailleurs.
En Russie, en 2018, c’est la contre-réforme des retraites qui frappe des millions de futurs soldats. L’opération se mène pendant la « fête » de la coupe de monde de foot (1).
En Ukraine, c’est la liquidation presque complète du code du travail, l’interdiction des partis … et les mafieux prospèrent comme jamais.
Contre-réforme de retraites et destructions des codes du travail, c’est le programme commun de guerre sociale de nos « néos libéraux », autrement dit les capitalistes de nos « démocraties », c’est la « société sans statut » revendiquée par Macron, le ministre de l’économie de F. Hollande, il y a quinze ans, déjà.
Si on ne les arrête pas, ils continueront. Tout le monde le sait.
Raison de plus pour ne céder ni aux menaces, ni aux provocations, de ne pas se soumettre comme ont su le faire en leur temps Léon Jouhaux, Robert Bothereau et leurs camarades, en 1940.
L’exemple du 10 juillet 1940. La presse locale.
L’Ouest-éclair et la dépêche de Brest : les égoûts …
Les rédactions de ces deux « journaux » – en réalité de longs tracts d’extrême droite – ont choisi de paraitre malgré la censure. C’était le choix de la collaboration. Que disent-ils ?
« L’Assemblée nationale s’ouvre aujourd’hui sous le signe du redressement ».
Voilà ce que titre le 10 juillet 1940 le quotidien Ouest-Eclair, l’ancêtre de Ouest-France.
L’Assemblée se prépare à voter les pleins pouvoirs au régime de Vichy et à son chef, le maréchal Pétain.
« On continue à croire dans les milieux bien informés (les fameuses « élites » !) que le vote qui donnera au gouvernement du maréchal Pétain les pouvoirs nécessaires pour doter la France d’une constitution nouvelle ne rencontrera que peu ou point d’opposition à la séance publique et qu’il sera approuvé à la quasi unanimité ».
L’article 1 de la Constitution nouvelle « devra garantir le droit au travail, de la famille, de la patrie », slogan récemment ouvertement réactivé par quelques élus nostalgiques de l’ordre fascisant pétainiste avec, l’assentiment d’une ministre de l’agriculture qui n’y voit qu’une « formulation maladroite ». Quoi d’étonnant quand on voit un milicien néo nazi honoré d’une minute de silence à l’Assemblée nationale.
L’honorable quotidien nous gratifie d’une « revue de presse » édifiante. Une phrase résume l’ensemble: « Lorsqu’un pays a à sa tête un maréchal Pétain, il ne peut que se féliciter que les chefs responsables prennent les décisions hardies qui s’imposent » se réjouit France-Soir. Les décisions hardies ? La dissolution de la CGT concoctée par le co-constructeur Belin, suivie des lois antisémites ; par exemple.
Ce 10 juillet, l’Ouest-Eclair titre : « L’Angleterre emploie la force et la ruse pour s’emparer des navires français réfugiés dans les ports britanniques ». La perfide Albion …
Le site Breizh-info note :
« Arborant dans sa UNE un portait du maréchal Pétain, le ton était le même pour l’autre grand quotidien (régional) de l’époque, la dépêche de Brest … l’ancêtre du Télégramme de Brest (qui) approuve aussi le régime de Vichy. Jusqu’à leurs derniers numéros en juillet-août 1944, ces journaux vont afficher leur pétainisme et un soutien sans faille à la NOUVELLE EUROPE sous l’égide de l’Allemagne NAZIE et ceci dans la guerre contre ceux qu’ils nommaient les judéos-bolchéviques ou encore les enjuivés de Londres ». Le « judéo-bolchévisme » ? Lorsque les hordes nazies déferlent sur l’URSS en juin 1941 mettant un terme au pacte Hitler-Staline, le saint quotidien jubile : « Après cinq jours de combat, l’armée allemande a obtenu des résultats décisifs en Russie ». Le but de l’armée au service du national-socialisme est simple : rétablir le désordre capitaliste et transformer l’URSS en colonie des Aryens. Le 1er objectif est évidemment partagé par les impérialismes concurrents, britannique et US.
Rappelons que dès 1934, Herbert Backe, secrétaire d’Etat à l’agriculture de 1933 à 1942 qui n’était pas un crétin ignorant déclarait sans que cela ne suscite beaucoup de réactions indignées: « il y a 130 millions de slaves, 30 millions sont inutiles ».
L’historien Georges Cadiou qui a été maire adjoint UDB de Quimper rappelle : « L’Ouest-Eclair a été créé en 1899 ; il affichait alors les couleurs de la démocratie chrétienne et du christianisme social ». Cadiou est l’auteur de : « la presse bretonne dans la collaboration ».
Le site Breizh-info, bien renseigné, affirme : « Interdits de parution à la libération, les deux journaux ont été remplacés en 1944 par Ouest-France et le Télégramme de Brest qui multipliaient alors les actes d’allégeance au nouveau pouvoir gaulliste sans doute pour faire oublier les années noires de la collaboration ».
Notons que d’autres, plus lucides et plus prudents avaient entamé leur conversion plus tôt, précisément après le fiasco des armées nazies à Stalingrad en février 1943. Ce fut le cas de Beuve-Méry, fondateur du quotidien le Monde, journal quasi officiel fondé à la demande de De Gaulle.
Le quotidien Ouest-France continue à la suite de Laurent Berger, de célébrer les vertus de Mgr Villepelet, évêque de Nantes, et collaborateur dévoué, certes, plus discret que d’autres … par exemple, le 2 avril 2018 : OF titre : « L’évêque qui savait composer avec les politiques … » Tout un programme ! « Composer », c’est mieux que … collaborer. Un « co-constructeur » dans l’âme …

Consultable sur BNF-Gallica. Le régime vichyste s’installe à vichy, faute d’avoir été autorisé à occuper Versailles.
La presse nationale :
Le quotidien LE TEMPS, ancêtre du Monde publie un édito de ralliement. Ici, on se veut objectif ; on est à coup sûr ennuyeux et surtout servile. Le quotidien de « la bourgeoisie faite journal » retranscrit l’exposé des motifs qui annonce le changement de régime et le corporatisme (version Pétain), ou, pour ceux qui préfèrent, l’ « association capital-travail » (version de Gaulle) :
« La France redeviendra agricole et paysanne au premier chef, le gouvernement instaurera dans la justice un ordre social nouveau, l’organisation professionnelle réalisée sous le contrôle de l’Etat qui assurera une plus juste répartition du profit (enfumage classique !) en écartant d’une part la dictature de l’argent et de la ploutocratie et d’autre part, la misère et le chômage ». Est-ce de l’humour involontaire, le très sérieux quotidien poursuit : « ( … ) Il est évident qu’après avoir délégué au maréchal Pétain les pouvoirs législatif et constituant, le Parlement aura une activité réduite ». Comme c’est dit avec élégance. Aujourd’hui, seul le Monde a ce talent.
C’était le programme de René Belin devenu « co constructeur » de la « révolution nationale ». La « révolution nationale » s’empressa bien sûr d’interdire le 1er mai, journée de combat international de la classe ouvrière pour ses revendications, pour y substituer une sinistre « fête du travail et de la concorde nationale ». En 2026, pour la presse bien pensante, c’est-à-dire 90 % de la presse, le 1er mai, c’est toujours la « fête du travail ». Ignorance ? Nostalgie inavouée ? Sans doute un peu des deux.

Illustration. Avec la petite touche en anglais, pour faire moderne ?
Pétain, le Bonaparte à moitié sénile, le Jupiter de l’époque confesse que les parlementaires l’ « ennuient » ; « ils me font perdre un temps précieux » avec leur manie de prétendre discuter les lois au lieu tout simplement d’obéir. Ils « ralentissent le rythme des réformes ». Pétain ne connait pas le 49-3.
Dernier trait d’humour noir du Temps : « le gouvernement se réserve toutefois le droit de consulter quand il le jugera nécessaire les diverses commissions parlementaires ».
La CROIX n’est pas en reste.
Résumons la doctrine contenue dans : « VEHEMENTER NOS, (« Nous, fortement … ») lettre encyclique de sa Sainteté PIE X au peuple français » parue en février 1906 ; il s’agit d’un violent manifeste politique dirigée contre la République et plus précisément contre la loi républicaine, laïque de séparation; on y lit :
Il y a « deux catégories de personnes, les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles … Quant à la multitude, elle n’a pas d’autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs » … jusqu’à la boucherie.
« La famille, le travail, la patrie, c’est sur ces trois thèmes que se bâtira demain la constitution sous le patronage du maréchal Pétain.
Œuvre de courage et de persévérance qui rendra une âme à la France et qui fera peut-être, pour reprendre l’expression d’un député, que notre défaite deviendra plus féconde que ne l’aurait été la victoire avortée.
Il est tout à fait remarquable de constater que les adhésions au projet de restauration de nos institutions sont venues d’hommes qui appartenaient aux partis les plus divers du Parlement. C’est à dessein que nous écrivons qui appartenaient. Les partis aujourd’hui, il n’est personne qui en disconvienne, c’est seulement au passé qu’il faut en parler ».

10 JUILLET 1940. L’Etat totalitaire est validé par des « députés » soumis ; tous animés d’une même haine à l’égard de 1789, 1830, 1848, de la Commune de Paris, de la grève générale de mai-juin 1936 … de la CGT.
Presque cent ans plus tard, leurs héritiers politiques possèdent toujours la quasi-totalité de la presse … le « judéo bolchévisme » n’est plus de mise ; il est question maintenant d’ « islamo-gauchisme ».
LA CROIX publie sans critique le discours d’Herriot. L’individu a été notamment Président de la Chambre des députés du 4 juin 1936 au 10 juillet 1940. Il est membre éminent du Parti radical.
Extrait du discours d’Herriot : « Autour de M. le maréchal Pétain dans la vénération que son nom inspire à tous, notre nation s’est groupée en la détresse.
Prenons garde de ne pas troubler l’accord qui s’est établi sous son autorité. Nous aurons à nous réformer, à rendre plus austère une République que nous avons faite trop facile mais dont les principes gardent toute leur vertu. Nous avons à refaire la France » (Pétain dénonçait « l’esprit de jouissance (qui) avait prévalu sur l’esprit de sacrifice »). « Prenons garde », les antifascistes seront vilipendés, les collaborateurs, honorés …
En somme, il s’agissait de prêcher une sorte de « renaissance ». Le monarchiste Maurras en voie de radicalisation sans fin précisait : « Avec Pétain, nous sortirons du tunnel de 1789 … » Un penseur nazi renchérissait : « nous allons effacer 1789 de l’Histoire ».
Après-guerre Herriot poursuit une brillante carrière, comme si de rien n’était.
Les nostalgiques du XXIème siècle de cet ORDRE NOUVEAU haïssent toujours les principes de liberté, d’égalité et de fraternité de 1789 – surtout quand ils sont proclamés par ceux qui ont l’outrecuidance de ne pas présenter la bonne couleur de peau – et haïssent plus encore ceux de la déclaration des droits de 1793, plus précisément son magnifique article 35 :
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».
Page 2, LA CROIX célèbre « le succès du raid des hydravions français contre l’escadre britannique ».
Le 11 juillet, le quotidien catholique se livre à l’apologie du régime fascisant de Salazar au Portugal. Quoi d’étonnant ? (2)
Pour finr, LE FIGARO : L’éditorial du 10 juillet proclame : « Pour un pays unanime !
« Faisons confiance à cette charte nouvelle, faisons confiance à ceux qui, dès aujourd’hui, vont s’employer à refaire la France … le pays ne se relèvera que s’il a confiance en ses chefs ».
Jouhaux, Bothereau et quelques autres ont su dire NON ! quand il fallait résister contre vents et marées, contre les insultes et menaces d’une presse vénale déchainée et hors de tout contrôle démocratique.
Conclusion : En 1940, la presse dans sa totalité a abandonné toute référence à la Démocratie. Le basculement s’est opéré en quelques semaines ou même, en quelques jours. Mais le processus était engagé depuis longtemps.
Comment s’en étonner ? La presse appartient presque exclusivement aux capitalistes, aux parasites, aux racistes, aux va-t-en guerre, aux adversaires les plus farouches du syndicalisme confédéré libre et indépendant. Même Léon Blum partageait ce constat : « La grande presse dépendait uniquement des grands milieux d’affaires, c’est-à-dire qu’elle était bourgeoise » (source : « A l’échelle humaine », livre publié après-guerre). Mais Blum s’arrête au constat.
Sans doute, la plupart des citoyens n’accordaient-ils plus alors le moindre crédit aux bobards des mercenaires-« journalistes » corrompus et serviles du régime corporatiste de Vichy.
Ailleurs dans le monde, toute la presse n’est pas unanime pour célébrer les vertus du maréchal. Ainsi, le New York Times titre :
« Pétain, en dictateur, réclame l’obéissance ; le « chef de l’État » annonce un gouvernement de 12 membres et des ministres-présidents de province ». Très juste. Ce qui n’empêche pas Roosevelt d’envoyer à Vichy un ambassadeur, « ami » du maréchal ». Evidemment.
1 Il n’est pas impossible que bien des gouvernements comptent sur la prochaine « fête » du foot mondial pour faire passer d’autres mesures liberticides, préparatoire à la guerre.
2 La hiérarchie catholique a soutenu les différentes dictatures des années 30 et 40. A la libération, l’exfiltration de criminels de guerre, pas seulement allemands, mais aussi croates etc est passée par les soins de dignitaires très respectables de l’Eglise catholique. Vers l’Argentine de Péron, ou le Paraguay du pédo criminel-général Stroessner … petit protégé pendant des décennies de la grande « démocratie » US.
JM. 3-05-2026.