>Histoire

19 / 04 / 2025

La guerre des classes ne s’arrête jamais.  En Grande-Bretagne : 1919 … (16).

Le contexte :

 La 1ère « der des ders » fait place à une multitude de guerres coloniales. Puisque les massacres n’ont plus lieu sur le sol européen, certains en tirent la conclusion que désormais règne la paix universelle sous la protection bienveillante des « amis américains » et de la Société des Nations.

L’impérialisme allemand provisoirement contenu est confronté à une vague révolutionnaire. Même chose en Italie, en France et aux Etats-Unis. L’historiographie tente de masquer cette réalité. Il faut lire les textes de « Mother (maman) Jones » qui relate dans le détail comment l’Etat fédéral US, relayé par des gouverneurs disciplinés utilisent la police, les milices patronales (les deux ensemble) et si nécessaire l’armée pour réprimer le mouvement ouvrier.  Les grévistes (les femmes et les enfants) sont parfois abattus sans sommation, comme les peuples « inférieurs » des colonies, comme ceux de Gaza …

Et puis, il y a la guerre qui se poursuit à l’est avec l’objectif, sinon de rétablir à l’identique le régime tsariste vomi par le peuple russe – le peuple russe veut la paix, pas la guerre –  du moins un régime autocratique « allié » des « démocraties » ; en réalité, soumis.

La Grande-Bretagne consacre une bonne partie de ses ressources à assurer l’ordre impérial. 

Elle vient d’ouvrir un nouveau front de guerre. En décembre 1917, les troupes rentrent à Jérusalem (1).

Des dizaines de milliers de britanniques, survivants de la grande boucherie – le gigantesque « hachoir à viande »  –  gueules cassées ou à moitié, sont mobilisés. Ce sont souvent des chômeurs, des déclassés, des « paumés » ; c’est le  lumpenprolétariat que Jack London décrit si bien dans son livre-document : « le peuple de l’abîme » (2).

Les capitalistes  expédient au Kenya quelques dizaines de milliers d’entre eux en leur faisant miroiter un nouvel Eldorado. Suivent inévitablement pillages, violences coloniales et racisme exacerbé sans interruption jusqu’à la grande révolte des années 50 …

Juin 1919. La bande des quatre : Grande-Bretagne, Italie, France, USA réorganisent le monde. Leur souci commun : éviter la généralisation des « évènements » de Russie à l’ensemble du monde « civilisé ». Leurs héritiers politiques ne nous promettent encore que « du sang et des larmes ». Comment pourrait-il en être autrement ?

L’historiographie officielle présente les USA comme puissance voulant imposer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Absurde.

(Le 1er ministre britannique est à l’extrême gauche sur la photo).

 

La classe ouvrière organisée relève la tête.

En Grande-Bretagne, les militants syndicalistes cheminots déclenchent une première grève massive dès septembre 1919. 

Les « élites » bourgeoises ne s’y trompent pas, il y a gros danger. L’ordre capitaliste basé sur la soumission à l’union sacrée – ouvriers, techniciens, patrons, tous frères, tous solidaires, tous collaborateurs – vole en éclats.

Les revendications sont toujours les mêmes : augmentation des salaires, limitation de la journée de travail, interdiction du travail des enfants, reconnaissance des libertés syndicales …

La presse aux ordres se déchaîne. Le journal TIMES, une respectable institution, donne le ton :

« Comme la guerre avec l’Allemagne, ce doit être la guerre (contre les cheminots) jusqu’au bout ». 

C’est ouvertement un appel au meurtre. On ne fait même pas semblant d’instaurer un quelconque « dialogue social ». On ne parle ni de « pacte social », ni de « conclave », ni même de « cellules de crises » communes gouvernement-corps intermédiaires, pour co gérer …

Les meilleures bonnes volontés refroidies.

Le secrétaire général du syndicat des cheminots, J.H. Thomas, a une particularité. Il siège au parlement. Il est membre du parti travailliste. Il pourrait y relayer les revendications spécifiques des syndiqués. Il préfère s’inscrire dans la logique de l’ « intérêt général ». C’est un bon citoyen, un bon patriote. Il se veut « co constructeur » comme certains disent maintenant. Logiquement, il cherche des accommodements avec le gouvernement des capitalistes qui lui claque la porte au nez. Tant d’efforts si mal récompensés !

Il pourrait en tirer la seule conclusion qui vaille : il n’est pas possible de « co construire » seul (3). Il faut donc se préparer à l’affrontement par les méthodes de la classe ouvrière, la grève.

Dans le tome 3 de son « histoire du mouvement ouvrier », page 16, Edouard Dolléans porte cette appréciation :

« J. H. Thomas est un réformiste et par tempérament, un modéré. Il n’avait (finalement) signé l’ordre de grève qu’après de longues hésitations ».

Pas difficile de comprendre que dans ces conditions, le camp d’en face a tout le loisir de se préparer à la riposte.

« Thomas y avait été contraint par l’intransigeance du gouvernement » qui veut baisser les salaires … S’il prononce quand même le mot grève, c’est … en s’excusant :

« C’est le plus triste jour de ma vie. J’ai tant fait pour trouver un moyen de conciliation. J’ai échoué ».

La leçon est sévère. On sent le « dirigeant » syndical un peu ébranlé, mais sans plus.

 E. Dolléans poursuit : « Lloyd George (le 1er ministre) prétend que la grève a été déclenchée par une poignée d’anarchistes ». Classique. Tenter de faire peur, toujours, et jouer la carte de la division. 

« De son côté, la presse multiplie les provocations ». Les journalistes des feuilles capitalistes ne sont pas des journalistes mais de simples mercenaires qui peuvent être renvoyés en cas d’insoumission. Hier comme aujourd’hui.

Notre leader syndical n’en revient pas. Le voilà tout indigné : « C’est un appel au massacre en même temps que la mobilisation  de toutes les ressources du temps de guerre contre nos propres citoyens. ( … ) Les déclarations des journaux ne peuvent signifier qu’une chose, c’est que le gouvernement doit traiter les 500 000 cheminots, dont beaucoup ont défendu la vie et la liberté des citoyens contre le militarisme prussien, comme s’ils étaient des étrangers et des ennemis ». C’est qu’en réalité, les « classes laborieuses, les classes dangereuses » inquiètent les capitalistes bien plus que l’étranger.

Notons que notre syndicaliste « modéré » intègre en 1924 le gouvernement travailliste. Il est même ministre des colonies, chargé d’appliquer la politique de l’impérialisme que l’on sait très « modérée ».

C’est dans ce contexte compliqué que les cheminots engagent la bataille, sans « état-major ».

Dolléans raconte :

« Le 27 septembre, le trafic est complètement paralysé. Mais des navires de guerre viennent mouiller à l’embouchure de la Tamise (4). Des soldats, baïonnettes au canon, parcourent les rues de Londres. Les cheminots ont fait appel à la solidarité ouvrière. A Leeds, 1500 postiers refusent de participer au transport des lettres par automobile. L’opinion générale des grandes corporations ouvrières est favorable aux cheminots. Les Compagnies font appel au recrutement de volontaires (des jaunes) ; seulement, le 1er octobre, il n’y a que 800 trains en service, soit 2% du service normal. Des usines sont obligées de fermer faute de charbon ; des mines cessent de travailler parce que le charbon n’est pas enlevé ».

Autrement dit, la question du blocage du pays, la question de la grève générale est directement posée. Ce n’est pas seulement une possibilité, c’est une impérieuse nécessité pour créer le rapport de force pour bloquer les plans des capitalistes et gagner sur les revendications.

Mais J.H. thomas ne l’entend pas de cette oreille :

Dolléans : « Il a voulu conserver à la grève son caractère corporatif » jusqu’au bout …

« Il a refusé l’aide des employés de tramways et omnibus de Londres, celle aussi des électriciens. (Pourtant), peu à peu, la grève a eu tendance à se généraliser.

Le 1er octobre, les organisations des transports, des postiers, de l’industrie du livre, des mécaniciens des constructeurs de navires décident d’envoyer une délégation au 1er ministre » … qui manœuvre, gagne du temps, utilise les « bonnes volontés » des complices « syndicaux » de Thomas et obtient la cessation de la grève. Rien n’est réglé.

Au printemps 1920, ce sont les mineurs qui se mettent en grève pour les mêmes revendications que les cheminots ; il y a 800 000 mineurs syndiqués. Mais le combat s’engage sans état-major ouvrier et, pire,  avec certains dirigeants qui, cette fois aussi, avec Thomas, jouent contre leur camp. Les capitalistes laissent passer l’orage et s’en sortent encore.

Bilan : la combativité des travailleurs était évidente. Mais la question centrale : comment gagner ? a été systématiquement évitée. Il n’y a pas eu de piquets de grève, pas de comité de grève, aucune coordination, aucune centralisation. La « spontanéité » ouvrière si souvent vantée n’allait pas réaliser de miracle.

Thomas (5) et sa fraction de « syndicalistes » soumis – réformistes ? ou plutôt contre réformiste ? – pouvaient pavoiser : « Nous devons montrer aux travailleurs que la voie saine, c’est d’user intelligemment du pouvoir que leur offre la constitution la plus démocratique du monde et qui leur permet d’obtenir tout ce qu’ils désirent ». Faut-il commenter ?

1 11 décembre 1917 : entrée des troupes britanniques à Jérusalem. Ce n’est qu’une étape dans une campagne guerrière appelée à durer neuf mois, avec au bout du compte, la prise de Damas. Tous les citoyens britanniques sont appelés à faire bloc derrière leurs chefs de guerre. Les syndicalistes sont priés de ne rien revendiquer pour ne pas mettre en cause la stabilité du régime. Certains se couchent, d’autres résistent …

2 London assiste en 1902 au couronnement du roi Edouard VII. L’archevêque de service s’enflamme au cours du meeting qui accompagne la cérémonie : « Muni de cette épée, tu rendras la justice, tu déjoueras les injustices, tu protègeras la Sainte Eglise de Dieu et défendras la veuve et l’orphelin, tu répareras tout ce qui a été détruit, tu anéantiras le Mal et exhorteras le Bien … » A la suite de quoi, défilent les troupes coloniales, « toutes les races du monde ». « Un délire de bravos s’élève : le Roi ! Le Roi ! Dieu sauve le Roi ! Tout le monde devient fou … »

Le « Mal », le « Bien », c’est déjà le « choc des civilisations » de nos chefs de guerres modernes.

3  On apprend que la CFTC renonce à « co construire » et quitte le conclave. Il reste comme d’habitude, fidèle au poste, le meilleur des corps intermédiaires, la CFDT. Madame Léon aurait déclaré, désabusée : « j’ai l’impression d’être ici la seule personne adulte ». Mon dieu !

4 Les capitalistes ont-ils envisagé de bombarder les quartiers ouvriers de Londres ? Ce n’est pas impossible.

Notons que le bombardement d’une capitale, Alger, par des navires de guerre a eu lieu pour la 1ère fois dès 1683, sous le règne de Louis XIV. Mais là, il s’agissait seulement de massacrer des barbares, des arabes, des musulmans, des « indigènes », des « naturels » alors, tout était permis … (Source : Alain Ruscio, la 1ère guerre d’Algérie, 1830-1852).

5 Lorsque le gouvernement d’union nationale expédie au front pour « la grandeur et l’honneur de l’Empire » en 1ère ligne des dizaines de milliers de soldats dits coloniaux, notre syndicaliste modéré ne trouve rien à redire. Il est mûr pour être ministre des colonies. Il pourrait tout aussi bien être ministre de l’intérieur ou conseiller d’un archevêque ou cumuler les trois fonctions.

J.M  19-04-2025.

 

 

 

 

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chaud ! chaud ! chaud !

leurs revendications concernent la réforme des retraites: Appel à la grève dès le 5 décembre

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