25 / 02 / 2025
Eugénie Mérieau est maîtresse de conférences en droit public à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et membre de l’institut des Sciences juridiques et Philosophiques de la Sorbonne.
Elle est l’auteure d’un livre très instructif, très dense.
Un chapitre est intitulé : « l’invention du néo libéralisme : capitalisme de crise et impérialisme du consensus de Washington ».
Alors que certains voient avec stupeur les gens réputés raisonnables, les gens du « centre » se convertir aux discours et politiques les plus extrémistes, il n’est pas inutile de rappeler l’origine des politiques dévastatrices dites libérales ou néos ou ultra libérales.
Elles ont déjà une longue histoire.
Plusieurs noms et parcours des chantres du « libéralisme » sont évoqués dans ce livre.
Au départ, il y a un certain John Stuart Mill (1806-1873) qui « s’alarmait des risques de tyrannie de la majorité ». Lui-même n’avait pas inventé grand-chose. Les penseurs de la chrétienté, Saint Thomas d’Aquin en tête, prétendaient que « la multitude est mieux gouvernée par un seul que par plusieurs ».
« Un libéralisme de combat ». Eugénie Mérieau écrit :
« Alors que s’amorce la guerre froide, en Suisse, est fondée la société de Mont-Pèlerin. Ce think tank a pour objet d’initier un renouveau d’une pensée libérale qui soit à la fois plus radicale et plus offensive, un libéralisme de combat… »
Son crédo ? : « Liberté en matière économique, dictature en matière politique ». « La constitution modèle doit garantir un exécutif fort … pour mettre les propriétaires (des moyens de production) et investisseurs à l’abri … des rebellions ».
Elle note : « La Société du Mont-Pèlerin, représentée par Hayek (1899-1992) et Friedman (1912-2006) est la maison mère de think tank libéraux qui vont proliférer tout au long de la guerre froide, débouchant sur ce que l’on appellera par la suite « le consensus de Washington » qui promeut une sorte d’état d’urgence économique permanent ».
Leurs modèles ? Le Portugal du dictateur Salazar et son ordre nouveau corporatiste. L’Afrique du sud et son régime d’apartheid (en 1953, les chefs racistes conduits par Smuts rencontrent le chef sioniste Ben Gourion, fondateur du « syndicat » Histadrout, sorte de Front du travail sioniste, « Syndicat » qui pratique l’apartheid) et, cerise sur le gâteau, le Chili de Pinochet, ses militaires tortionnaires et ses « Chicago boys ».
Difficile de faire pire.

Etat d’urgence et loi martiale, un mode de « gouvernance » ancien. « Les mises en œuvre de la loi martiale dans l’empire britannique s’étendent à la quasi-totalité du globe … Pendant tout le XIXème siècle, l’Irlande fait figure de laboratoire du droit d’exception.
Il n’est pas excessif de dire que l’ensemble du XIXème siècle est placé sous le signe de la loi martiale. ( … ) Après-guerre, l’empire britannique impose à partir de 1946 des états d’urgence dans une trentaine de territoires coloniaux ». (Page 97).
Le missionnaire Hayek adresse en 1962 à Salazar un de ses bouquins accompagné de ce mot doux : « En espérant que cette ébauche préliminaire de nouveaux principes constitutionnels puissent vous assister dans votre entreprise de créer une Constitution résistante aux abus de la démocratie ».
On ne sait pas si les bâtisseurs de la République du coup d’état permanent ont bénéficié des conseils du mercenaire Hayek.
En 1976, il rencontre Pinochet (1). Il écrit : « Je n’ai trouvé personne dans ce Chili tant décrié, qui ne soit pas d’accord pour dire que la liberté individuelle est beaucoup plus grande sous Pinochet qu’elle ne l’était sous Allende ».
En 1979, Pinochet publie sa « constitution modèle idéale ». Pour résumer, c’est l’état d’urgence, économique et politique permanent.
En 1981, Hayek retourne au Chili valider la nouvelle Constitution que le dictateur nomme la « Constitution de la liberté », celle qui doit garantir la « stabilité » du régime.
L’ex ministre de l’économie Raymond Barre a traduit un livre de Hayek – scientisme et sciences sociales – qui fait référence chez les libéraux pluriels.
Friedman.
Milton Friedman conseille à Pinochet « un traitement de choc » (un peu comme en Argentine actuellement) ce qui lui vaut un prix Nobel d’économie. « Les Chicago Boys qui règnent en maîtres aux Etats-Unis sont diplômés de l’Université Catholique du Chili financés par les fondations Ford (Henry Ford, le pro nazi) et le sioniste Rockefeller… En 1976, trois diplômés de l’école de Chicago sont aux commandes de l’économie chilienne … » Le Chili de Pinochet, ce n’est pas seulement la CIA qui parraine un coup d’état, c’est aussi une politique économique prédatrice.
Lorsqu’il devient présentateur d’une émission de télévision consacrée à l’économie, Friedman chante les louanges du colonialisme ; « les africains sont eux-mêmes responsables de l’esclavage » dit-il ; en Inde le Royaume-Uni « a diffusé la liberté aux indiens » etc.
Friedman a fait bien des émules. Aujourd’hui encore.
Le 49-3 permanent de Friedman (2).
Plus tard, les experts de la Banque mondiale et du FMI « biberonnés à l’école de Chicago et fascinés par le miracle économique chilien » imposeront les plans d’ajustement structurels qui plongent une bonne partie de l’humanité dans le chaos en détruisant notamment le peu de services publics, les codes du travail, les services de protection sociale, l’école …
Impossible de résumer ce livre en quelques pages. Il vaut mieux le lire et surtout l’étudier.
En conclusion l’auteure rappelle l’article 48 de la constitution de Weimar de 1919, constitution réputée très démocratique : « lorsque la sécurité nationale et l’ordre sont sérieusement mis en danger dans le Reich, le Président du Reich peut prendre les mesures nécessaires pour leur restauration, intervenant avec l’assistance des forces armées ».
Chacun a en tête l’article 16 de la constitution du coup d’état permanent … (3).
L’« exemple » argentin.
Le Grotesque mais dangereux président de l’Argentine, J. Mileï est sans doute aujourd’hui la pire caricature des thèses des Chicago Boys.
Pas de vote du budget.
Le Monde note dans son édition du 12 janvier :
« Il a fallu deux mois à l’exécutif pour déclarer forfait. Faute d’accord avec l’opposition au Congrès, où se vote chaque année le budget, le gouvernement ultralibéral de Javier Milei a finalement reconduit pour 2025 le budget de 2023 ».
Pendant ce temps la résistance syndicale commence à s’organiser, notamment depuis la journée de grève du 24 mai 2024. Mais là-bas comme ici, les journées d’actions isolées, même réussies, ne suffiront pas à mettre en échec le Conseil d’administration des capitalistes US qu’est le « gouvernement » Milei.

Milei : « N’embrassez jamais les idéaux du socialisme. Ne vous laissez jamais séduire par le chant des sirènes de la justice sociale … » ici, il annonce la création d’une base militaire commune avec les USA en Terre de Feu. Guerre des classes à l’intérieur, préparation des guerres à l’extérieur.
Du Groenland à la Terre de Feu en passant par Panama …
(1) La fin de Pinochet : « Pinochet est arrêté à Londres en 1998 pour crimes contre l’humanité : près de 40 000 personnes auraient été torturées dans les prisons et camps du régime en plus des milliers de morts, de disparus et d’exilés … la santé de l’économie du pays aura été, quant à elle selon les experts de Washington, excellente ».
Ces « experts » sévissent toujours, plus que jamais.
(2) L’homme du salut nazi et de Tesla a tweeté : « Milton Friedman Was the best » … c’est-à-dire, était le meilleur.
(3) La constitution de la Vème république, outre son célèbre article 49-3 comprend aussi l’article 16. Le président-Bonaparte peut légalement prendre « toutes les mesures exigées par les circonstances » en cas de risques d’instabilité. Par exemple, une grève générale : Régime d’exception, état de siège, état d’urgence, suppression des libertés publiques, censure contre la presse etc ; voilà ce qu’est la Vème république.
Annonçant l’usage du 49-3 pour valider le budget, le 1er ministre, François-le-pieux-de-Pau nous gratifie de cette phrase historique : « Le 49-3 ? C’est la seule manière de sécuriser un vote ». L’humour noir jésuite …
JM 25 Février 2025