>Histoire

8 / 03 / 2019

Corps intermédiaires d’hier et aujourd’hui, … de Léon XIII à Laurent Berger.

1ère partie : aujourd’hui. :

Le quotidien LA CROIX du 1er décembre 2018 titrait en pleine « crise » des gilets jaunes :

« Partis, syndicats, associations, où sont passés les corps intermédiaires ? »

Ces fameux corps intermédiaires, anciennement qualifiés de « partenaires sociaux », dont on nous rebat les oreilles depuis notamment 17 semaines, d’où viennent-ils ? Quelle est leur fonction ?

La revue Esprit dont notre jupitérien président fut membre du comité de rédaction (sans jamais rien produire, semble-t-il) s’inquiète :

« La pratique présidentielle du pouvoir a écarté d’une manière inédite (1) non seulement les différents corps intermédiaires, mais aussi de nombreuses autorités publiques pouvant jouer le rôle de contre-pouvoir ». (Février 2019).

Le FIGARO du 10 décembre titre :

« Macron aurait reconnu avoir négligé les corps intermédiaires », d’où l’opération d’UNION SACREE du 10 décembre. (Photo ci-dessous. Un spectacle attristant dont on se passerait volontiers).

Au total, 37 personnalités étaient serrées autour d’une immense table. Au côté du Premier ministre Édouard Philippe et 12 membres du gouvernement, étaient présents les présidents du Sénat Gérard Larcher, de l’Assemblée nationale Richard Ferrand ainsi que les leaders des cinq syndicats représentatifs  – CGT, CFDT, FO, CFE-CGE et CFTC – et des trois organisations patronales – Medef, CPME et U2P. (AFP).

Le duo Laurent Berger-Geoffroy Roux de Bézieux y était allé de sa petite mise en garde :

« Il faut que le gouvernement écoute les corps intermédiaires ». (Berger, France-INFOS, 27 11). « Le gouvernement a court-circuité les corps intermédiaires ». (Roux de Bézieux., Le PARISIEN, 3 décembre). Attention danger !

Après quoi le Duo Berger-Hulot, avec à sa suite la Mutualité française, la ligue de l’enseignement et toute les nuances du mouvement « chrétien social » de « gauche » appelle « à réinventer le bien commun ». C’est le vieux corporatisme d’entreprise qui ressurgit. La direction confédérale CGT affirme se reconnaître dans nombre de propositions des cléricaux. C’est inquiétant. D’autant que la CGT souhaite :

«  Réorienter la finance au service de la réponse aux besoins sociaux économiques et environnementaux » (CGT, à propos de la loi PACTE, 7 mars 2018). Réorienter la finance, qui peut croire à de telles fadaises ?

Au-delà des nuances, il faut bien admettre que les candidats officiels au rang de corps intermédiaires ne condamnent pas les dispositifs liberticides contenus dans la nouvelle loi « anti casseurs ». Autrement dit, ils approuvent. Les mêmes assimilent les gilets jaunes, aux bandes anti sémites et racistes des années 30.

La provocation est grossière mais c’est le principe même de la provocation.

De quel côté frémit la moustache ?

Philippe Martinez, interrogé par l’HUMANITE DIMANCHE tient ses propos :

« . Je vais rester poli. Disons qu’Emmanuel Macron pense que les syndicats ne servent à rien. Mais ils ne sont pas les seuls à ses yeux à ne servir à rien. Tous les corps intermédiaires pour lui sont inutiles. C’est une dérive autoritaire. Macron, c’est un peu Louis XIV : « L’État c’est moi. ».

« Nous sommes la tête d’un corps dont les sujets sont les membres. »

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Martinez est interrogé le 11 décembre par une journaliste-militante CGT.

Question : La CGT a été reçue hier à l’Elysée … est-ce que c’est un moyen pour l’exécutif qui est quand même très affaibli de remettre dans le jeu les corps intermédiaires ?

Frémissement de moustache à « gauche », à « droite » ? L’occasion serait trop belle d’expliquer que décidément, « je n’ai pas une gueule de corps intermédiaire » … ce qu’il ne fait pas.

Réponse « il fallait y aller … » pourtant, on comprend bien que « le président se fout des syndicats … » les syndicats ! tout de même …

Il faut bien admettre qu’à l’issue du raout élyséen, tous les participants se sont félicité d’avoir été écoutés par le Prince ; Berger regrettant toutefois de n’avoir pas eu de réponses précises.

La comédie peut continuer.

« Révolution », le bouquin du président ; il y fait l’éloge de l’ex pétainiste Paul Ricoeur.

La position de l’UD-CGT-FO de Loire-Atlantique.

Elle est parfaitement résumée dans cet extrait de résolution de congrès.

RESOLUTION DU CONGRES DE L’UD CGT-FO

DE LOIRE-ATLANTIQUE DU 13 MARS 2018

Préambule

Réuni à Nantes le 13 mars 2018, le XXVIIème Congrès de l’Union départementale CGT-Force Ouvrière de Loire-Atlantique salue le 70ème anniversaire de notre confédération, dont le congrès de fondation s’est tenu les 12 et 13 avril 1948 dans l’objectif de préserver l’indépendance et la liberté syndicales vis-à-vis des partis politiques et de l’Etat.

Le Congrès réaffirme son attachement à la Charte d’Amiens adoptée en 1906, qui constitue la référence indispensable à la pratique de l’indépendance syndicale, condition nécessaire à la défense des intérêts collectifs et particuliers de la classe ouvrière.

Le Congrès s’oppose à toute forme de corporatisme, défini pour ce qu’il est, c’est-à-dire un régime politique visant à subordonner la défense des intérêts particuliers des salariés à un prétendu « bien commun », pudiquement appelé parfois « intérêt général », à quelque niveau que ce soit (entreprise, « territoire », nation…). Le Congrès réaffirme avec vigueur que la CGT-Force Ouvrière n’est pas et ne sera jamais un « corps intermédiaire », dont le rôle serait de faire accepter par le « bas » ce que décide le « haut », en application du « principe de subsidiarité ».

Le Congrès alerte l’ensemble des adhérents FO sur les dangers que comportent pour le syndicalisme libre, indépendant et confédéré les projets de « réforme » visant notamment le Conseil économique, social et environnemental (CESE) et le régime juridique de l’entreprise (mission Notat/Senard – projet de loi PACTE) :

  • Non, le rôle d’une organisation syndicale n’est pas de participer à l’élaboration, ni à la mise en œuvre de la loi ;

  • Non, patrons et salariés ne sont pas « égaux » dans l’entreprise : la reconnaissance du lien de subordination entre le salarié et l’employeur constitue le cœur même d’une juridiction particulière – le droit du travail et sa codification – qui, par son existence même, est la reconnaissance de l’existence d’intérêts contradictoires.

Sur cette base, le Congrès réaffirme son attachement au paritarisme et à la pratique 

La commission exécutive de notre confédération a pour sa part indiqué nettement :

« ( … ) grand débat.

Force Ouvrière, indéfectiblement attachée à l’indépendance syndicale, confirme qu’elle n’est ni organisatrice, ni co-organisatrice ou associée au Grand débat. Celui-ci – décidé par le gouvernement – s’adresse aux citoyens. La Commission exécutive confédérale confirme son refus d’accompagner la transformation du syndicat en corps intermédiaire.

C’est pourquoi, la confédération Force Ouvrière ne participe et ne participera pas au Grand débat et met en garde contre l’objectif de cautionner les mesures du gouvernement sans aucun résultat pour les salariés. Elle invite ses adhérents à ne pas participer au titre de FO au Grand débat directement ou indirectement notamment à travers les CESER ».

Il s’agit de traduire dans les faits, en toutes circonstances, sans se préoccuper des pressions multiples, cette bonne résolution.

Ce gouvernement très affaibli ne tient que par la soumission sans faille des « corps intermédiaires ».

Les rodomontades présidentielles masquent mal une véritable inquiétude :

Macron : « Je sens beaucoup d’attentes, c’est le symptôme d’un mal-être collectif. Ce que l’on fait n’est pas toujours compris mais il ne faut pas céder à un vent mauvais (2). … (Elysée 21 novembre 2018, devant quelques élus sélectionnés).

Le « vent mauvais » va-t-il tout emporter ? autrement dit, les projets de contre réformes seront-ils balayés ?

2ème partie : hier

Les lecteurs attentifs du journal de l’UD de Loire-Atlantique, l’OS, ne devraient pas être surpris ; il faut une fois de plus revenir aux encycliques « sociales » pour décortiquer la manipulation.

Acte 1 : rerum novarum, « sur la condition des ouvriers ».

Nous sommes en 1891, Léon XIII écrit :

« Ce qui importe par-dessus tout au milieu de tant de cupidités et d’effervescence, c’est de maintenir les masses dans le devoir ». L’objectif étant fixé, quels sont les moyens d’y parvenir ?

 « Si les circonstances imposent des syndicats parallèles, patronal et ouvrier, on ne peut pas cependant renoncer à rapprocher ces deux éléments de la production … »

C’est ici qu’intervient un corps intermédiaire très particulier :

 « On doit s’efforcer de créer un corps intermédiaire qui entretiendra les communications et provoquera l’entente ». Ce pourrait être « selon l’occurrence … un conseil d’arbitrage »

C’est ce que fera le régime de Vichy. Pétain, discours du 10 octobre 1940 :

« Les métiers seront organisés et leur organisation s’imposera à tous. Les organisations professionnelles ( … ) éviteront les conflits par l’interdiction absolue des lock-out et des grèves, par l’arbitraire obligatoire des tribunaux de travail ».(3).

L’encyclique martèle :

« Les rapports que doivent entretenir les corps intermédiaires avec l’Etat reposent sur un principe simple : le principe de subsidiarité. En effet, l’Etat et les corps intermédiaires sont distincts, mais pas séparés : les corps intermédiaires sont subordonnés à l’Etat, qui doit rechercher de son côté le bien commun de tous ses membres ».

Léon XIII a raison ; les corps intermédiaires sont subordonnés à l’Etat sinon, ils sont inutiles.

Acte II : quadragesimo anno ; 1931.

L’encyclique développe le principe  » de subsidiarité «  et vante les mérites de la Charte du Travail de Mussolini. « Grèves et lock-out sont interdits » ; le droit de manifester aussi, bien sûr ; c’est la première étape

C’est l’arbitrage obligatoire de l’Etat fasciste, partout. L’encyclique en appelle à une « collaboration loyale » entre l’Etat et les corps intermédiaires. L’Etat, dans sa grande bienveillance, se doit de respecter les prérogatives des « échelons inférieurs », dont les « syndicats » qui se plient à cette exigence absolument totalitaire.

Le seul corps intermédiaire toléré, le « syndicat » fasciste, participe, « est tenu » de participer, à la nouvelle gouvernance.

Notons qu’en Allemagne, en 1931, malgré les obstacles considérables, (l’instauration de l’arbitrage obligatoire en octobre 1923 avait mis en cause la liberté des négociations), l’action syndicale avait pourtant permis la généralisation de conventions collectives toujours contestées par le patronat et les syndicats chrétiens partisans de la « communauté de travail » ; une situation qui irrite le Saint-Père :

« ( … ) Commençons par relever la profonde erreur de ceux qui déclarent essentiellement injuste le contrat de louage de travail … » la loi hitlérienne de janvier 44 liquide les conventions collectives, institue l’arbitrage obligatoire, interdit manifestations, grèves et lock-out. Les récalcitrants, ou récalcitrants potentiels occupent les premiers camps de concentration. Le pape respire mieux. Il peut négocier un bon vieux concordat …

Le nouveau monde est en marche.

Acte III. PACEM in TERRIS. (1963).

Jean XXIII prépare le tournant à « gauche » du Vatican Traduction concrète :

« Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus de concourir, chacun dans sa sphère, au bien de l’ensemble. (Dans le chapitre : la réalisation du bien commun, raison d’être des pouvoirs publics ».

« Tenus de concourir … » sinon quoi ? L’année suivante, c’est la naissance miraculeuse de la CFDT.

Acte IV : LABOREM EXERCENS (1981).

Ce pape classé à « droite » rejoint Jean XXIII, classé à « gauche » :

« ( … ) que les apporteurs de travail et les apporteurs de capitaux soient co propriétaires du grand chantier du travail … une des voies pour parvenir à cet objectif pourrait être d’associer le Travail, dans la mesure du possible, à la propriété du Capital et de donner vie à une série de corps intermédiaires à finalités économiques, sociales et culturelles … se soumettant aux objectifs du bien commun… ils revêtiraient la forme et la substance d’une communauté vivante … » Cette dernière formulation comme concession aux personnalistes chrétiens de Mounier ?

Acte V : 1982, déclaration des évêques de France sur « les nouveaux modes de vie ».

Le gouvernement d’union de la gauche engagée dans une politique d’austérité, bénéficie du soutien de la hiérarchie catholique. Extraits :

« ( … ) Quelques traits des mentalités courantes qui ont régné pendant toute la période de croissance continue constituent aujourd’hui des obstacles à vaincre …La persistance d’un tel état d’esprit, conjugué avec « l’amenuisement des corps intermédiaires » rendraient « impossible le partage de l’emploi et des revenus … »

Acte VI : Pape François (2017) : « l’Etat ne peut se concevoir comme le titulaire unique et exclusif du bien commun, sans permettre aux corps intermédiaires de la société civile, en liberté, d’exercer tout leur potentiel. Ce serait une violation du principe de subsidiarité, qui, associé à celui de solidarité, constitue un pilier porteur de la doctrine sociale de l’Eglise. Ici, le défi est de savoir comment raccorder les droits individuels au bien commun ». (Source : réseau Foi et Justice, intervention intitulée : le pape invite à civiliser le marché. Vaste programme … d’enfumage.)

Raccorder les droits individuels au bien commun signifie, inventer de « nouveaux droits  attachés à la personne » chers à la CFDT (et d’autres désormais) contre les droits collectifs qu’ils veulent détruire pour « fluidifier » le marché ….

Tout ceci vient d’être réactualisé par la COMECE (Organisation de l’Eglise au sein de l’Union européenne) dans un document de « propositions » intitulé : « façonner l’avenir du travail …pour un monde du travail décent, durable, participatif pour tous » … 

Ces quelques exemples montrent la permanence de la doctrine chrétienne, hostile par principe à l’organisation indépendante de la classe ouvrière unie autour de ses revendications spécifiques.

Une doctrine parfaitement résumée par le maréchal Pétain : « l’esprit de revendication retarde les progrès que l’esprit de collaboration réalise ». (Pétain : principes de la communauté, point V).

Affiche de propagande vichyste.

Cette doctrine qui ne peut déboucher que sur des régimes autoritaires, corporatistes et fascisants a fini par s’insinuer dans nombre d’organisations censées défendre, à l’origine, les intérêts particuliers des salariés.

En voici deux exemples :

1 / l’UNSA «  Corps intermédiaires : un concept essentiel à la démocratie

Article publié le mercredi 5 décembre 2018

  • Qui sont les corps intermédiaires ?

Les corps intermédiaires incluent les syndicats, fédérations professionnelles, associations et également des institutions comme le Conseil économique, social et environnemental. Leur reconnaissance par la République française a été tardive, elle est désormais inscrite dans sa Constitution. ( … ) L’UNSA Éducation s’inscrit dans le paysage des corps intermédiaires

2 / FSU  Bernadette Groison (secrétaire générale). : « Ces élections dans la fonction publique, (en décembre 2018) sont l’occasion de dire que nous avons besoin dans une démocratie de ces corps intermédiaires que sont les syndicats … » (site : « acteurs publics »). (4).

Voilà pourquoi l’axe du « syndicalisme rassemblé » derrière la centrale cléricale – la CFDT – se porte plutôt bien dans l’enseignement.

Conclusion :

Depuis Léon XIII, les « corps intermédiaires, dès lors qu’il s’agit des « syndicats », agissent en domestiques de l’Etat quel qu’il soit.

(1) Le régime de Vichy avait employé avec la bénédiction du patronat de l’Eglise et sous la protection de la Wehrmacht des dispositions plus radicales …

(2) « Vent mauvais » par ci, « vent mauvais » par là …

Pétain : « Français, j’ai des choses graves à vous dire ; de plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais. L’inquiétude gagne les esprits. Le doute s’empare des âmes. L’autorité de mon gouvernement est discutée ; les ordres sont souvent mal exécutés … » (Août 1941)

(3) Léon Blum défend l’arbitrage obligatoire en février 1942. (Voir Riom, procès de Blum, ou des acquis de la grève générale) ?

(4). Des militants, des syndicats de cette fédération peuvent ici ou là résister. Ceci ne modifie ni la fonction, ni la nature d’une organisation qui en revendiquant haut et fort le titre de corps intermédiaire, se place à la marge, voire en opposition, des organisations ouvrières.

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