>Histoire

26 / 09 / 2017

Chronique des envahisseurs.

Yannick Guin * a publié « itinéraires du socialisme en Loire-Atlantique ». Le troisième tome intitulé « conquérir » concerne la période 1947-2012.

Le journaliste Alain Besson, auteur d’une biographie de Jean-Marc Ayrault, écrit dans sa préface ces quelques lignes qui retiennent l’attention :

« Figures admirées aussi ( … ) Pierre Mendès France, Bernard Lambert, Gilbert Declercq … le chrétien Declercq, artisan de la laïcisation de son organisation syndicale, convaincu de la réalité historique de la lutte des classes, qui à l’évidence fascine le marxiste et bakouniniste que fut, et demeure sans doute, Yannick Guin … », et, pour faire bonne mesure, Y. Guin, « le soixante-huitard libertaire » attentif « à la longue mutation du PS en parti social-démocrate » … un portrait pour le moins surprenant.

Dès la première ligne …

Dès la 1ère ligne, Guin écrit :

« ( … ) Gilbert Declercq, ce militant syndicaliste et socialiste » déclarait : « La bourgeoisie n’a pas envie de nous (la CFDT) porter en avant ». Allons donc ! depuis 1964, la « bourgeoisie » ne cesse de s’appuyer sur la CFDT « démocratique », continuatrice de la CFTC et de sa doctrine sociale basée sur les principes de « l’humanisme chrétien ».

La « longue conquête (du néo-socialisme) n’est pas achevée, s’il est vrai qu’aujourd’hui, la France elle-même n’est pas insensible à ces valeurs venues de l’Ouest qui bouleversent la géopolitique traditionnelle du socialisme, ordinairement plus influencée par les organisations du Nord et des Bouches-du-Rhône ». Il est vrai que Declercq a joué, tant au plan départemental que national un rôle non négligeable, mais sur quelle orientation ? Declercq est l’inventeur du Plan dit « démocratique ». Une innovation géniale ? En réalité, il s’agit, pour l’essentiel d’une pâle copie des thèses planistes des années 30, celles du belge Henri De Man, (1) ou de Marcel Déat, (2) flanqué des « syndicalistes » regroupés autour de René Belin (3) dans la tendance « syndicat » de la CGT. Faut-il rappeler que les « néos » de Déat seront expulsés de la SFIO peu après le congrès de 1933 ?

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Déat fondateur du parti ultra collaborationniste, le RNP, est partisan dès 1940 du parti unique. En 1936, il écrit : le Front populaire au tournant. L’heure du planisme pouvait sonner… » et « la floraison possible des communautés de travail, syndicales et coopératives offrait un type de synthèse singulièrement prometteur ». (Mémoires politiques, page 401). La communauté de travail, c’est Vichy qui l’imposera quatre années plus tard, en application des directives papales.

Declercq, super star.

On apprend, (page 51), qu’en 1956, « Gilbert Declercq fait l’évènement à la veille des élections législatives de 1956 ». Guin nous révèle :

« Attiré très brièvement par le MRP (« machine à récupérer les pétainistes ») en 1945, le syndicaliste chrétien qu’est Gilbert Declercq a fait du chemin. Les grèves de l’année précédente (4) l’ont amené à de profondes réflexions. En 1956, il prend position … »

Declercq : « J’avais publié à la une de Témoignage chrétien, un article intitulé : pourquoi j’ai voté socialiste, j’ai dû m’en expliquer dans mon union départementale (CFTC) car une telle attitude était assez nouvelle ». C’est que Vatican II n’est pas encore passé par là ! Voici donc notre syndicaliste chrétien converti aux vertus du socialisme de l’Ouest. Un miracle qui – selon Pierre Evain « syndicaliste et animateur de l’Action catholique ouvrière » perturbe monsieur l’évêque de Nantes, le brave Villepelet (5) : « Ah … le socialisme …Il y en a plusieurs …vous savez … duquel parlons-nous ? » Bonne question.

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Pèlerin du néo-socialisme.

Année 1962 : Declercq a fort à faire. D’abord adhérent aux côtés de Rocard et Delors du petit parti « socialiste » unifié (PSU), il décide de rejoindre la SFIO (section française de l’internationale ouvrière, socialiste) pour la transformer de l’intérieur. L’entreprise est compliquée mais les cléricaux savent prendre leur temps. Guin admet benoîtement :

« La majorité des dirigeants socialistes de Loire-Atlantique exprime sa méfiance à l’égard des militants du PSU et du MRP suspectés d’être, soit des sous-marins communistes, soit des bourgeois ouvriéristes influencés par le clergé ».

La conquête est rendue compliquée du fait de l’influence des « thèmes récurrents » d’Alexandre Hébert sur les dirigeants socialistes.

1er « thème récurrent » ? la régionalisation. Guin se plaint :

Selon l’UD CGT-FO « la réforme régionale envisagée par le gouvernement sur la base d’un mélange d’élus locaux et des représentants des groupes sociaux professionnels ne donnera naissance qu’à une institution bâtarde, de nature corporatiste, incompatible avec la tradition démocratique ». L’historien Guin ignore-t-il qu’Emmanuel Mounier, l’un des inspirateurs de « l’école des cadres de Vichy » – Uriage – inscrit cette perspective dans son programme de « réformes » dès 1932, idée reprise par le néo-socialiste fasciste Déat ou encore par le dictateur – qui n’a jamais revendiqué, celui-là, le titre de « socialiste » – le sinistre Salazar ?

Second sujet de sainte indignation : Alexandre Hébert explique,

« De même la réforme de l’entreprise et la création de la section syndicale d’entreprise ne sont (pour FO) qu’une manière de se compromettre avec les puissances hostiles à la démocratie traditionnelle, celles qui se cachent sous le socialisme moderne et qui s’apparentent au néo-socialisme de sinistre mémoire ».

Dans la tradition du « syndicat-maison », du « syndicat » jaune, les néos opposent toujours la communauté d’entreprise (l’entreprise, communauté de destin) à l’organisation des salariés au plan interprofessionnel.

Ce pauvre Guin n’en finit pas de s’indigner :

« Ainsi le danger du corporatisme est-il sollicité contre toutes les tentatives de rénovation qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur de la gauche ». Guin a raison sur ce point : les adeptes du corporatisme d’aujourd’hui se recrutent à « l’intérieur et à l’extérieur de la gauche » ; et, faut-il le préciser, aux deux « extrêmes ».

Declercq et le cercle Jean XXIII.

Dans son encyclique MATER ET MAGISTRA publiée le 15 mai 1961, le pape autogestionnaire Jean XXIII consacre tout un chapitre à « la présence active des travailleurs dans les moyennes et grandes entreprises ». Extrait :

« ( … ) Nous estimons légitime l’aspiration des ouvriers à prendre une part active à la vie des entreprises ( … ) on ne peut déterminer à l’avance le genre et le degré de cette participation car ils sont en rapport avec la situation concrète de chaque entreprise. ( … ) Il faut tendre en tout cas à ce que l’entreprise devienne une communauté de personnes ». Bien sûr, chacun reste à sa place : l’ouvrier « participe » au développement de l’entreprise, se garde bien de formuler des revendications « exagérées » qui pourraient mettre en difficulté le camarade-frère patron chargé de veiller au bien-être de son troupeau. L’encyclique sociale est alors la bible des « syndicalistes » dits modernes qui préparent déjà l’avènement de la CFDT. Certains agissent au sein même de la CGT comme Pierre Le Brun qui ne cache pas son admiration pour sa Sainteté. (Le Brun : questions actuelles du syndicalisme, publié en 1964).

Aux côté de Declercq, Guin n’omet pas de décrire l’action du fondateur du cercle Jean XXIII, Guy Goureaux, qui « débarque à Nantes » en 1962, « chrétien à la foi exigeante, militant actif de la JEC puis des cercles d’action catholique » ; (Page 107). Les deux compères agissent de concert. Bien sûr, M. Guin ne dit rien des objectifs assignés par de Gaulle au référendum d’avril 1969. « La réforme du sénat contraint le général à démissionner ». C’est tout.

1971, c’est le congrès d’Epinay qui « confirme le renouveau du mouvement socialiste français ». Lequel ? comme dirait Mgr Villepelet …

« En 1977, (élections municipales) une brèche est ouverte dans l’Ouest … le concile Vatican II est passé par là ». (Page 137). Ce n’est pas faux.

1981-1983, ce sont les années « de la grande désillusion ». (Page 151). Pourtant, note Guin, ce sont les années « du changement des relations dans l’entreprise ». Il fait probablement allusion aux lois Auroux-Aubry-CFDT qui ont pour vocation de contourner les deux confédérations ouvrières et d’ouvrir un processus de remise en cause des conventions collectives. Et pendant que les « relations changent dans l’entreprise », les « plans sociaux » tombent comme les feuilles mortes en automne. Yannick Guin s’étonne, comme il se doit, des déboires électoraux des « socialistes » qu’il attribue aux sombres manœuvres des syndicalistes qui restent syndicalistes.

En mars 1988, Rocard est 1er ministre. Guin ose écrire : Ses « réformes ( … ) se font par consensus, sans coup de force, avec l’accord d’une large majorité de la société » … à coups répétés de 49-3 ! Rocard est le champion indiscutable du mini coup d’état permanent ! (6).

Pour conclure ce bref aperçu, notons cette réflexion qui dénote la permanence de thèses étrangères et totalement incompatibles aux traditions du mouvement ouvrier (page 210) :

« ( … ) Les projets de territoire sont devenus essentiels (… ) pour maintenir la cohésion sociale et le développement économique, pour rassembler tous les acteurs autour d’une vision partagée ».

Pour avoir une vision partagée, encore faut-il avoir des intérêts communs.

Les confédérations ouvrières ont pour fonction de défendre les intérêts spécifiques des salariés ; pas ceux des employeurs, patrons ou Etat prétendument « neutre ».

« Itinéraire du socialisme en Loire-Atlantique ». On se demande où l’auteur est allé pêcher un titre pareil !

  • *     Professeur de Droit et des Sciences Politiques de Nantes.
  1. 1- L’un des principaux théoriciens néo-socialistes. Il entraine son parti le POB (parti ouvrier belge) sur une ligne d’acceptation d’une troisième voie – rejet du « libéralisme » et du « système communiste » d’URSS – pour se rallier aux thèses du national-socialisme.

    2-  Déat entame dès la 1ère guerre mondiale une évolution qui le conduira de l’admiration pour Jean Jaurès, au gouvernement de Vichy. Il est le dernier ministre du travail de Vichy. Condamné à mort à la Libération, il parvient à s’enfuir en Italie où il meurt réfugié dans un couvent, après y avoir rédigé ses mémoires politiques ; un document édifiant.

  2. 3- René Belin, dirigeant de la CGT et de la tendance syndicat jusqu’à l’avènement de Vichy. Devient le 1er ministre du travail de Pétain et participe à l’élaboration de la loi travail vichyste, la Charte du travail.

  3. 4- Voir à ce sujet : quelques réflexions à propos d’une grève historique, article publié par l’UD-FO 44 le 27-09-2016. Rubrique : histoire.

  4. 5- Villepelet : vichyste comme tous ses congénères pendant la guerre, il éprouve quelques difficultés compréhensibles à prendre le tournant de « gauche » de Vatican II. On lui pardonne volontiers. On doit à Laurent Berger, SG de la CFDT un livre entièrement consacré à sa gloire éternelle.

  5. 6- 28 fois, loin devant le professeur Raymond Barre : 8 fois seulement ; petit joueur ! « Un détail » selon l’OBS du 4 juillet 2016.

J. M 26-09-2017

chaud ! chaud ! chaud !

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