>Histoire

11 / 05 / 2018

Pour la charte d’Amiens ! Pour l’indépendance syndicale !

En 1906, les militants syndicalistes adoptent la Charte d’Amiens. Ils prennent ainsi leurs distances avec toutes organisations politiques, « sectes » etc, qui prétendent les assujettir à des fins partisanes. L’indépendance à l’égard des partis signifie aussi et surtout l’indépendance à l’égard de l’Etat, instrument de domination de la classe des propriétaires des moyens de production.

Plus d’un siècle d’histoire du mouvement ouvrier a montré à quel point la Charte d’Amiens doit rester la base du syndicalisme libre et indépendant que représente la CGT-FO, continuatrice de la « vieille » CGT.

Aujourd’hui, il est de bon ton, sous prétexte de « convergences de luttes » de prêcher la fin prochaine de l’indépendance syndicale. Les syndicats, ravalés au rang de « corps intermédiaires » seraient tout justes bons à grossir les rangs de rassemblements politico-syndicaux. Rien de bien nouveau comme on va le voir.

L’exemple édifiant des années 30.

« Debout camarades ! », (les 1er mai en Loire-Atlantique »). Tel est le titre d’une étude réalisée par Michel Tacet, syndicaliste CGT et ancien postier.

250 pages. Editions du centre d’histoire du travail. L’auteur conclut : CGT et CGT-FO héritières d’une histoire longtemps partagée. Fo, qui se veut héritière d’une histoire longtemps partagée mais que la CGT aurait dénaturée, demeure fidèle à la valeur symbolique d’un 1er mai enraciné dans l’histoire ouvrière … Pour la CGT, évidente héritière de cette histoire, le 1er mai demeure comme à son origine un temps fort de l’action syndicale … »

M. Tacet note les « ambiguïtés de la CFTC-CFDT » : « apparue dans le milieu syndical ( …) pour concurrencer la CGT ( … ) on peut admettre qu’elle n’assume pas cette part d’un héritage qui ne fait pas partie de son histoire (le 1er mai). Ce qui n’empêche pas l’UD CGT de tenir des réunions communes avec la CFDT, comme par exemple … le 1er mai 68 … dans les locaux de la CFDT.

L’auteur écrit (page 126) :

« Le 1er mai 1930 est loin d’être grandiose. La multiplication des conflits du travail dans les mois précédents n’a pas servi de tremplin à cette grève politique de masse préconisée par le PC et la CGT ».

La C.G.T dirigée par le PCF est engagée, depuis trois ans, dans une ligne de dénonciation systématique et brutale du « social fascisme ». Qu’est-ce qu’un « social fasciste » ? C’est assez simple : c’est un militants ouvrier, qu’il se rattache à la tradition socialiste, anarchiste ou autres qui a le mauvais goût de ne pas suivre en toutes circonstances, les consignes – les ordres – du parti communiste.

Cette politique appelée « classe contre classe », les dirigeants staliniens doivent l’appliquer en Allemagne, en Autriche … sous peine d’être eux-mêmes qualifiés de « traitres ». On connait le résultat.

France : 1931, 350 000 chômeurs, 1 millions au chômage partiel.

Pour prouver la « trahison » des non staliniens, l’appareil de la CGTU-PCF déclenche des grèves très minoritaires, jamais gagnantes, avec des objectifs politiques qui ne peuvent rassembler qu’une toute petite minorité de la classe ouvrière.

Les chefs syndicaux qui ne sont pas incompétents au point de ne pas le remarquer obéissent à des consignes extérieures au syndicat.

Les conséquences ? Michel Tacet en décrit quelques-unes :

« Tout ne va pas si bien au sein de la CGTU. Si l’activité qu’elle déploie ne laisse pas indifférent, elle est desservie par une politisation souvent jugée excessive ».

La formulation est modérée mais les choses sont dites.

L’auteur poursuit :

A Nantes, « un conflit éclate entre la confédération unitaire et le syndicat des dockers. Par voie d’affiches, on apprend que la direction de la CGTU ne tolère pas l’indépendance manifestée par les syndicats de la corporation à l’égard des partis politiques. On peut y lire que, sur ordre du parti communiste, on veut créer une organisation nouvelle qui soit aux mains des politiciens qui se sont emparés de la CGTU ».

La résistance des militants syndicalistes à la dictature de la fraction stalinienne sur le syndicat est bien réelle.

Au lieu de proposer l’unité d’action sur des revendications syndicales « atteignables », une poignée de mercenaires étrangers au mouvement syndical provoque la division des rangs ouvriers.

M. Tacet précise :

« Le succès du mouvement organisé par les communistes réduits à leur propres moyens et déjà compromis par l’indifférence d’une partie de leurs troupes a été presque nul ».

La subordination complète du syndicat à une fraction politique indifférente aux succès revendicatifs, pour ne pas dire, hostile, (1) est particulièrement néfaste au moment où, « en l’absence de filets sociaux de protection, des centaines de familles ouvrières sont en passe de sombrer dans la misère » (Page 129). C’est que les effets de la crise de 1929 commencent à se faire sentir en Europe.

Les dirigeants de la CGTU ont d’autres préoccupations. La tactique « classe contre classe » des chefs staliniens est décrite dans un rapport de police consacré à la tenue d’un conseil syndical CGTU réuni salle de la Fédération communiste de l’Atlantique ; il y est proposé de porter la contradiction dans les réunions socialistes et,

« de profiter de l’occasion pour s’emparer de la tribune et développer devant l’assemblée les directives et le méthodes de travail du parti révolutionnaire ».

Encore faut-il dénicher une poignée d’énergumènes volontaires. La tâche s’avère ardue.

Pas de quoi décourager notre avant-garde de luttes.

« A la mi-avril, les commissions exécutives du PC et de la CGTU définissent les mots d’ordre mobilisateurs pour un 1er mai d’une ampleur sans précédent, (c’est-à-dire réduit à sa plus simple expression) : pour une CGT unique de lutte, contre les flics et les gardes mobiles, contre le front unique avec les renégats confédérés ».

Pour mener à bien toutes ces directives, les dirigeants de la CGTU peuvent compter sur un nombre réduit de militants, et parmi les présents à la réunion, nous dit le commissaire, plusieurs d’entre eux allèguent quelques prétextes pour se soustraire aux responsabilités ».

M. Tacet conclut :

« La discussion s’envenime, on s’insulte et certains sont prêts à en venir aux mains. La réunion s’achève dans la confusion … »

On ne piétine pas les principes de la Charte d’Amiens sans graves conséquences pour l’ensemble du mouvement ouvrier.

Les invectives – et violences, verbales et physiques – redoublent à l’encontre des syndicalistes fidèles à la Charte d’Amiens, plus que jamais qualifiés de « social-fascistes ». Les chefs continuent de distribuer leurs consignes aux « masses » rendues responsables – conformément à une solide tradition stalinienne – des coups portés par le patronat :

« La classe ouvrière ne doit pas s’incliner …

Elle doit répondre en posant ses revendications … » C’est repousser bien loin le curseur du cynisme.

Les effectifs chutent : 475 000 adhérents (officiellement) à la CGTU en 1926 ; seulement 375 000 en 1928, puis la désaffection s’accélère encore. Pas de quoi perturber les dirigeants puisque l’objectif n’est pas de créer le rapport de force pour gagner sur des revendications.

Conclusion provisoire : ainsi, les staliniens de l’époque ne veulent pas entendre parler de charte d’Amiens, ni d’indépendance syndicale. Peut-être ignoraient-ils (comme leurs héritiers) qu’en pleine guerre contre les armées coalisées de toute l’Europe, Lénine, auquel ils se réfèrent pourtant souvent, défendait, contre l’avis de nombre de ses camarades, l’impérieuse nécessité de garantir aux syndicats toutes possibilités de défendre librement les intérêts particuliers des travailleurs. Une leçon on ne peut plus d’actualité !

Février 1934 : le tournant.

Obéissant aux consignes du Kremlin, les dirigeants « communistes » de la CGTU abandonnent, presque du jour au lendemain la « théorie » du social-fascisme. C’est le tournant vers le Front populaire, l’alliance avec le parti radical, l’appel de Thorez au Vatican et aux Croix de feu pour un large Front des français.

Deux politiques en apparence radicalement opposées qui ont pourtant ce point commun : avant comme après le tournant, le syndicat reste la courroie de transmission du parti, pour le plus grand plaisir du patronat.

Le témoignage de Charles Tillon.

Dans ses mémoires politiques, « on chantait rouge », Tillon note :

« La direction de l’ISR (internationale Syndicale Rouge (2) reprochait à la direction de la CGTU la diminution de son influence dans les grands centres industriels (dont) la Loire-Inférieure. Bientôt, le militant syndical Benoît Frachon entrait au secrétariat du parti pour assurer une meilleure liaison entre sa direction et celle de la CGTU  ». C’est-à-dire pour renforcer l’emprise du parti sur le syndicat. C’est avec ce même objectif que Tillon débarque en Loire-Inférieure. Il récupère le poste de secrétaire régional « en raison – affirme Tillon – ( … ) du délabrement de nos organisations ». (En 1928)

Né le 3 juillet 1897 à Rennes (Ille-et-Vilaine), mort le 13 janvier 1993 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; animateur de la mutinerie sur le Guichen en 1919 ; secrétaire de l’UD-CGTU d’Ille-et-Vilaine (1923), secrétaire de l’UR (1928), secrétaire national de la Fédération de la Céramique et des Produits chimiques (1930) puis de la Fédération des Ports et Docks (1934), membre de la commission exécutive et du bureau confédéral de la CGTU (1931).
Militant communiste dès 1921, secrétaire régional (1929), membre du comité central (1932-1952), suppléant au bureau politique (1932-1936) puis titulaire (1944-1952) , membre du secrétariat clandestin du PCF (1941-1944) et chef-fondateur des FTP (1942-1944) ; ministre de l’Air, de l’Armement puis de la Reconstruction (1944-1947) ; maire d’Aubervilliers ; démissionné du BP puis du CC en 1951-1952 (« affaire Marty-Tillon »), puis exclu du PCF en 1970.

(Source : notice du Maitron). Il est donc ministre de l’air au moment des massacres coloniaux de mai 1945 dans le Contantinois.

« A Nantes, l’union des syndicats réformistes prétendait faire la loi à la Bourse du travail (rue D. Colomb) et prétendait en interdire l’accès aux unitaires (sic) ». Compte tenu du comportement des unitaires, on ne peut quand même pas en être surpris. D’autant que Tillon avoue :

« A Saint Nazaire, face à des patrons opposés à toutes augmentation de salaires sous une forme ou sous une autre, la CGTU ne regroupe que 100 cotisants alors que la CGT en annonçait mille ». 100 cotisants ? Autrement dit, les affiliés au PC plus une poignée de syndiqués arrivés là à la suite dont ne sait quelle incompréhension ; des individus isolés, marginalisés qui ne feront sans doute pas long feu dans la « grande centrale révolutionnaire » :

« « L’ISR et l’IC (3) (Tillon ne fait même pas semblant de dissocier) exigeaient de la CGTU une affirmation concise et définitive de la subordination du syndicat au parti avant-garde et seul parti du prolétariat ».

L’objectif était :

« De réaliser la grève politique de masse ( … ) pour préparer le prolétariat à l’étape suivante qui ne pouvait être que la lutte directe pour le pouvoir et qui nécessitera … l’insurrection armée ». Rien de moins.

Pas d’indépendance à géométrie variable !

Bien sûr, les dirigeants staliniens de la CGTU-PCF ont beau jeu de mettre en évidence les accointances entre certains syndicalistes dits « réformistes » et l’appareil dirigeant de la SFIO (PS de l’époque).

Michel Tacet ne manque pas de noter la présence lors du 1er mai 1930 à Nantes de deux personnalités de la SFIO : Marcel Déat, et Paul Faure, les N° 2 et 3 après Léon Blum. Chacun y va de son petit discours. Une note en bas de page indique :

« Marcel Déat, 1894-1955 était encore membre du parti socialiste. Paul Faure, 1878-1960, co-dirigeait le parti socialiste aux côtés de Léon Blum. Ce n’est pas faux mais c’est très incomplet.

Marcel Déat est expulsé de la SFIO en 1933. Il se rallie au national-socialisme, est nommé ministre du travail sous Vichy, en 1944. Il s’enfuie en Italie et se réfugie dans un couvent. Condamné à mort par la résistance.

Paul Faure se rallie à Vichy dès 1940. Il est nommé au Conseil national, bidule décoratif où Pétain expose quelques-unes de ses « prises de guerre ».

Comme quoi, exhiber de tels individus à l’occasion d’un premier mai syndical n’est vraiment pas une bonne idée.

Conclusion :

En 1930, la crise économique justifiait aux yeux du patronat et des gouvernements la mise en œuvre d’une politique brutalement anti ouvrière. Les syndicalistes étaient « invités », sous prétexte de « montée des extrêmes », à renoncer à leurs revendications. Chacun devait se plier au respect de l’ « intérêt général ». En réalité, ce sont les politiques réactionnaires des gouvernements en Italie, au Portugal, en Allemagne, en France (avec Laval) … qui alimentaient les partis et mouvements « radicalement » anti ouvriers.

Aujourd’hui, au nom de la nécessaire « modernisation » des rapports sociaux, les syndicats devraient « accompagner » les contre-réformes, soit directement, avec le pouvoir en place (CFDT), soit indirectement en participant à un vaste mouvement politico syndical.

Ainsi, ceux qui ont entamé, il y a déjà près de vingt ans, l’ouverture du fret ferroviaire à la concurrence (le ministre PCF Gayssot) bénéficieraient, comme par enchantement de la bénédiction de confédérations domestiquées.

La ficelle est un peu grosse.

Pour la CGT-FO, il n’est pas question d’être partie prenante – en réalité, partie subordonnée – d’un quelconque Front, même baptisé, « citoyen » ou encore « progressiste ».

La revendication a toujours été et restera le moteur du progrès.

La CGT-FO est et restera un syndicat.

J M mai 2018

1- Les dirigeants de la CGTU n’hésitent pas, à la suite du PCF, à qualifier les premières lois sur les assurances sociales – certes imparfaites, elles sont la traduction du rapport des forces du moment – de « lois fascistes ». un député « communiste » résume en déclarant à l’Assemblée : le PC vote contre cette loi d’d’hypocrisie et d’esclavage ». avec le front populaire, le PC devra quelque peu mettre en sourdine ces élucubrations.

2- Totalement inféodée au Kremlin.

3- Internationale communiste dont les dirigeants sont sélectionnés en fonction de leurs aptitudes à digérer sans renâcler tous les tournants de la diplomatie de Staline.

chaud ! chaud ! chaud !

Arguments: ÉCOLOGISME ET « BIEN COMMUN »

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