1 / 12 / 2024
On sait que dans les années 1930, les gouvernements des pays « démocratiques », ou pas, ont multiplié les procédures dites d’ « arbitrage » pour soi-disant, « réguler » les « différends » entre la classe capitaliste, qui « apporte les capitaux » et les classes exploitées qui « apportent le travail », selon l’aimable formulation des encycliques « sociales ».
Mussolini, lui, ne s’embarrassait pas de fioritures : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ». C’était clair et net. Pas de place pour la pratique contractuelle, même à l’état embryonnaire.
En France, c’est le « néo » René Belin (1) qui avait convaincu la « gauche » syndicale et politique de s’engager dans cette voie, pour le plus grand bonheur de l’économiste phare, pro nazi, François Perroux, devenu après-guerre, le modèle de Raymond Barre et quelques autres de la « deuxième gauche ».
Ce qui est peut-être moins connu, c’est que ces dispositifs ont été appliqués jusque dans les pays sous tutelle impérialiste, et pas les moindres. C’est le cas de l’Inde, colonie britannique.
Le militant ouvrier indien Soumyendranath Tagore ( … ) a décrit en 1935* les conditions d’application de ces dispositifs, dans son livre « Gandhi » (250 pages, Gallimard). Extraits :
Chapitre V : « Gandhi et le problème du travail ».
Gandhi a passé une partie de sa vie à Ahmedabad, à l’époque « un des plus grands centres textiles de l’Inde ».
Gandhi est très proche d’un certain Ambalal Sarabhai, « propriétaire de quatre ou cinq fabriques de Bombay et d’Ahmedabad. Ce monsieur Ambalal est un disciple fervent de Gandhi ». Donc, en principe, un non violent ; un brave type, un bienveillant, un co-constructeur, peut-être même, un « progressiste ».
« Si quelque agitation survient parmi ses ouvriers, il a l’habitude de s’adresser à lui (Gandhi) afin qu’il vienne régler le différend ».
Pour l’épauler et « avec l’assentiment de Gandhi, la soeur du patron a décidé d’organiser les ouvriers en syndicat ». La charmante dame patronnesse s’occupe bien des ses pauvres à elle. Et un point à l’envers et un point à l’endroit … sur les bons vieux rouets de jadis …
« Ces charmantes relations familiales sont souvent présentées par M. Gandhi comme son idéal des rapports entre employeurs et employés ».
Hélas, hélas, « la majorité des ouvriers de l’endroit vit dans des conditions bien plus mauvaises que celles qui prévalent parmi les employés de nombreuses firmes européennes de l’Inde, et pour parler sincèrement, dans des conditions qui en Europe, ne seraient pas admises dans des étables ou des écuries ». Mais l’essentiel n’est-il pas de savoir rester éloigné des biens matériels qui corrompent l’âme ?
« M. Ambalal est un philanthrope ». Un adepte de la « frugalité », surtout pour les autres.
Pour assurer plus sûrement la protection de « ses » … « collaborateurs », il a constitué un « syndicat », mais en lui interdisant de rejoindre le Congrès des syndicats pour l’Inde entière. Le syndicat, c’est le syndicat d’entreprise, le syndicat jaune, la section d’entreprise qui rassemble toute la « communauté », de la base au sommet.
Quand la lutte des classes rattrape les non violents. Gandhi appelle au « calme » mais pas à la justice.
Survient une grève, la plupart du temps, pour l’augmentation des salaires. Que faire pour calmer les troupes ?
« Gandhi harangua les ouvriers en ces termes : « Mon intention n’est pas d’examiner les devoirs du capitaliste. Si le travailleur de son côté parvenait à comprendre ses droits et ses responsabilités et se bornait à user des moyens les plus purs, les deux parties y gagneraient … une revendication est illégitime qui cherche uniquement à tirer profit de la situation du capitaliste ».
Bon prince, Gandhi nous livre son précieux enseignement : « C’est un moyen légitime de se faire rendre justice sans recourir à la violence en faisant appel au bon sens du capitaliste par la voie de l’arbitrage ». Gandhi, façon jésuite …
(Source : un livre de Gandhi, intitulé « Salaires et valeurs, l’Inde nouvelle », page 731 ; un document édifiant que Tagore a courageusement et calmement décortiqué du début à la fin).
« Les dispositions charitables des capitalistes ».
Tagore note : « Les travailleurs doivent dépendre des dispositions charitables des capitalistes … qui auront (ou pas) la bonté de laisser tomber quelques miettes de la table du riche pour satisfaire les animaux inférieurs … cette loi d’arbitrage a été créée par les capitalistes pour sauvegarder leurs vols ».
Page 732, Gandhi écrit : « C’est pour moi un sujet de satisfaction de voir que les deux parties ont accepté le principe de l’arbitrage ». Accepté ? Lorsque l’ « ordre » capitaliste est menacé ou pourrait l’être, le pouvoir colonial, le vrai maître, envoie sa police et son armée rétablir l’ « ordre, la sécurité et la stabilité », baïonnette au canon. Malgré l’interdiction formulée en 1899 par la conférence de La Haye sur « le droit de la guerre », l’armée du BIEN des colons utilise les fameuses balles dum dum « qui s’ouvrent lorsqu’elles pénètrent les corps, brisant les os en mille morceaux ». (Source : Eugénie Meiriau, « géo politique de l’état d’exception », p 40).
Et notre non violent insiste :
« J’espère que la chose prendra son plein développement et que les grèves deviendront dorénavant impossibles … on doit les considérer comme un crime dès que les capitalistes acceptent le principe de l’arbitrage ». Un crime ? Diable ! Même Mussolini et son ministre du travail, G. Bottaï, n’ont pas employé ce terme.
Tagore a raison d’insister : « A l’heure actuelle, l’arbitrage est imposé à la classe ouvrière du monde entier. ( … ) L’Allemagne fasciste a également rendu obligatoire l’arbitrage. C’est donc une arme puissante dans les mains de la classe capitaliste de tous les pays ».
Les formes des procédures d’arbitrage d’il y a un bientôt un siècle ont bien évolué. Elles sont plus subtiles parce qu’il faut bien se plier – ou faire semblant – aux règles édictées par le Bureau international du travail. Mais l’objectif final ne change pas. Comment pourrait-il en être autrement ?

Gandhi obscurantiste radicalisé.
Gandhi proclame : « Si vous avez une indigestion pour avoir trop mangé, mieux vaut pour vous que vous en supportiez les conséquences. Aller consulter le médecin et guérir soulage le corps mais affaiblit l’esprit. Sans l’intervention du docteur, j’aurais acquis de l’empire sur moi-même, je me serais délivré d’un vice et j’aurais été heureux par la suite … » Rares étaient les indiens qui risquaient l’indigestion, sauf les bons amis capitalistes
« Les hôpitaux sont des institutions pour la propagation du péché. Les hommes prennent moins soin de leur corps et l’immoralité augmente ». (Indian home rule, page 40). On pourrait poursuivre.
Mauvais esprit, Tagore précise : « il a lui-même séjourné dans une de ses institutions pour la propagation du péché afin de s’y faire opérer de l’appendicite … »
Gandhi : corporatiste, domestique de l’impérialisme britannique (pourvoyeur en 1914 de chair à canons), soumis sophistiqué, un homme qui ne hausse jamais le ton. Ami fidèle de la débile grande bourgeoisie indienne, pur obscurantiste. Le livre de Tagore rétablit les faits.
Gandhi pour la réduction du temps de travail ?
« Les manufacturiers me disent, écrit Gandhi, que les ouvriers d’usine sont paresseux … qu’ils sont distraits … lorsque la journée de travail sera réduite à dix heures, les ouvriers travailleront mieux et presque autant qu’ils le faisaient en douze heures. Quand les ouvriers d’usine auront appris à considérer comme les leurs les intérêts des usiniers, ils prospéreront et avec eux, prospéreront les industries de notre pays. Je voudrai exhorter les manufacturiers à réduire la journée de travail à dix heures et exhorter les ouvriers à fournir autant de travail en dix heures qu’ils en ont fourni en douze heures ».
Et Gandhi conclut par une ultime exhortation qui semble extraite de l’article 1 de la loi-travail national-socialiste de janvier 1934 : « Que les travailleurs soient préparés à travailler pour le BIEN COMMUN … il serait imbécile de notre part de vouloir dresser le travail contre le capital ». (« L’Inde nouvelle », p. 736.)
*1935 : c’est l’année de production d’un film – les trois lanciers de Bengale – qui vante l’ « œuvre » britannique en Inde. C’est grossier mais efficace.
D’ailleurs, le guide suprême du IIIème Reich exige que ses « élites » s’en imprègnent totalement. Voir à ce sujet : Madhustree Mukerjee, « le crime du Bengale, la part d’ombre de W. Churchill ».
Le message du guide teuton est clair : lorsque nous tournerons nos armées vers les terres slaves, ce qui est inévitable puisque nous sommes là pour 1000 ans, nous procèderons comme les britanniques en Inde. « L’espace russe est notre Inde à nous. Comme les anglais, nous dirigerons cet empire avec une poignée d’hommes ». L’armée coloniale britannique, ce n’est en 1935 que 45 000 hommes de troupe, beaucoup de policiers, et une armada de pasteurs. Il est vrai qu’à cette date un quart des effectifs de l’armée britannique est occupé en Palestine à réprimer les grèves et manifestations, avec le soutien sans faille des milices sionistes de gauche de droite (et extrême), surtout à partir de la grève générale de juin 1936 … et jusqu’en 1939 … Sa gracieuse majesté pouvait dormir en paix.
En 1939 et 1940, paraissent dans la revue du Front du travail nazi arbeitertum, des articles qui dénoncent les exactions britanniques en Inde etc. Et voilà comment les nationaux-socialistes deviennent de doux philanthropes, des humanistes.
JM. 1-12-2024.