>Histoire

22 / 12 / 2018

Ambroise Croizat, père de la Sécu ? Mythe ou réalité ? Regards braqués vers les néo-corporatistes. 3/4

L’ex syndicaliste PCF, Marcel Paul, promu ministre de la production industrielle le 21 novembre 1945 accorde, Le 23 février 1946,  une interview au journal le Figaro.

D’abord, rassurer le patronat :

« Le patronat doit penser à produire et à ne pas se laisser prendre aux campagnes qui essayent de l’affoler en le prétendant menacé ».

Le cadre est clairement fixé : maintenir la paix sociale, protéger les « patrons patriotes » des excès de minorités de « gréviculteurs » par définition manipulées par les forces les plus obscures. Mais ce n’est pas tout. A la question : quels rapports avez-vous avec les organisations patronales ? Marcel Paul répond :

« Des contacts étroits vont être établis avec les jeunes patrons ». Les jeunes patrons seraient donc l’avenir de la France unie ?

« Certains d’entre eux, comme le C.J.P. (Centre des Jeunes Patrons) font l’objet de notre active sympathie ». L’historien Grégoire Madjarian a raison de noter :

« Qu’était-ce que le C.J.P. ?

Un mouvement d’avant-garde pénétré de la philosophie corporatiste qui avait trouvé une incarnation partielle dans les organisations de Vichy ». (Page 306 de son « conflits, pouvoir et société à la Libération »). Marcel Paul l’ignore-t-il ? Difficile à envisager.

Ces jeunes patrons dynamiques, férus d’innovations, sont inspirés par la doctrine sociale de l’Eglise. Ce sont eux que l’on retrouvera dans les années 1980, dans des regroupements comme Entreprise et Progrès où, aux côtés des penseurs de la CFDT, ils réfléchissent aux contours d’une association Capital-travail de notre temps, « du XXIème siècle » comme certains disent maintenant.

Cette orientation des « sommets » de l’appareil stalinien se heurte inévitablement au combat quotidien des exploités qui revendiquent quand même, sans, voire contre leur direction syndicale.

Les patrons chrétiens sont-ils l’avenir de l’homme ? Pour aller plus loin …

L’historien Florent Le Bot a commencé une étude sur le C.J.P. Voici le diagnostic :

Le C.J.P. est né « suite à la grande peur patronale qui suit le Front populaire. ( … ) Le C.J.P. s’épanouit clairement dans les premières années de l’Occupation même si le corporatisme étatisé ne répond qu’en partie à son projet d’un corporatisme d’association ».

Les jeunes patrons sont à la recherche d’ « une troisième voie entre libéralisme et marxisme … » ce qui n’a rien d’original. Le C.J.P. fonctionne comme une « boîte à idées » avant l’heure fortement influencée par l’Ordre des Dominicains.  Leur modèle d’entreprise est celui des frères Harmel du Val-des-Bois où l’on expérimente dans la joie les méthodes autogestionnaires ; on y recherche « une juste participation (des ouvriers) dans la gestion des intérêts communs, sans pour cela détruire l’autorité des patrons ». 

Les dirigeants du C.J.P. rêvent d’une association ouvriers-patrons comme d’un « ordre religieux ». Etre le patron « c’est être le père de l’entreprise, son chef spirituel et le plus souvent, son créateur ». L’emblème du C.J.P. figure un preux chevalier sur sa monture. Voilà une idéologie qui rappelle beaucoup celle des personnalistes chrétiens d’E. Mounier rassemblés à Uriage de 1940 à décembre 1942.

Pas étonnant que Pétain fut considéré par ceux-là comme un don de la Providence.

Ces honnêtes patrons se rallient à la déclaration des quinze principes de la Communauté du Maréchal, ils adoptent la Charte du travail et louent les mérites du discours « social » de Pétain prononcé à St Etienne le 1er mars 1941. Ils s’engagent fièrement dans l’instauration des comités sociaux.

L’année 1943 marque un tournant qu’on devine douloureux. Il est vrai que les armées du IIIème Reich sont battues à Stalingrad. Le moment n’est-il pas venu d’opérer un discret repli stratégique ? Pas encore.  Pourtant explique Florent Le Bot, « le cœur n’y est plus, le régime ne durera pas ».  Les plus réticents admettent qu’il va falloir s’adapter.

On cherche alors des alliances notamment auprès d’ « économie et humanisme » fondé par le père Le Bret, une des têtes pensantes d’Uriage. On y réfléchit intensément sur le rôle des « corps intermédiaires » (1) chargés « d’organiser un espace social hiérarchisé en dehors de tout étatisme ». (Corps intermédiaires ? voir l’OS N° 696, page7).

C’est tout naturellement que le président du C.J.P. Jean Mersch, participe, aux côtés de Le Bret aux journées du Mont-Dore en avril 1943. On y retrouve les plus acharnés soutiens de la Révolution nationale. (Pour plus de précisions, voir : corporatismes d’hier et d’aujourd’hui). Une poignée d’ex syndicalistes de la CGT, promus « corps intermédiaires » y sont présents. Selon le compte rendu officiel, leurs interventions provoquent une vive émotion.

Jean Mersch en 1938. Les idéologues façon Centre des Jeunes Patrons n’en finissent pas de faire des émules. Au fil des décennies, ils se présentent tous comme des « novateurs ». Ceux du XXIème siècle se sont parfaitement adaptés aux modes du moment : entreprises « citoyennes », « éthiques » soucieuse de « l’avenir de la planète »

Dans l’entreprise moderne, on ne se préoccuperait pas que de faire du profit.

Charlatans un jour, charlatan toujours … les héritiers de ce CJP de triste mémoire annoncent 4500 adhérents (2).

A la chute de vichy, le C.J.P. bannit le terme « corporatisme » trop compromettant. L’idéologie, elle, ne varie pas.

Le troisième président du C.J.P. (de 1947 à 1950) un certain Jacques Warnier s’inquiète toujours d’une possible « révolution rouge ».

Est-ce cela qui le rend sympathique aux yeux du ministre communiste Marcel Paul ?

En 1968, le C.J.P. devient le Centre des jeunes dirigeants d’entreprise. Les « idées » autogestionnaires, nouvelle mouture de l’association Capital-travail, leur conviennent très bien.

Cette fraction du patronat est la plus réactionnaire, Elle est hostile par principe à toute forme de pratique contractuelle. Partisans du « juste salaire », les saints-patrons refusent « les négociations salariales », c’est « une question de pédagogie » (F. le Bot) disent-ils. Ben voyons !

Dans leur société idéale, il n’y a pas de place pour une Confédération ouvrière. Seuls sont autorisés – conformément au principe de subsidiarité de l’Eglise – les « corps intermédiaires » chers à l’actuel gouvernement et au SG de la CFDT.

Les postiers pour les revendications, contre l’austérité salariale.

Les grèves continuent.

Dès le 30 juillet, ce sont les postiers qui se mettent en grève. Des comités de grève qui échappent à la « vigilance » des chefs staliniens se mettent en place. Le Comité national de grève lance le mot d’ordre de grève générale. Les grévistes exigent un « même niveau de recrutement et des carrières identiques pour tous ». La grève s’enracine. Les manœuvres de division n’ont pas raison de la détermination des postiers qui obtiennent gain de cause le 14 août, jour de parution au Journal Officiel du décret qui leur donne raison.

C’est une gifle pour le gouvernement, c’est un encouragement pour tous les exploités.

Bien d’autres grèves ont entrainé des secteurs importants du mouvement ouvrier. C’est le cas de la grève des instituteurs de la Seine dès mai 1945. L’union sacrée, on le voit, trouve très tôt ses limites.

Tout ceci, Michel Etievent ne l’a pas remarqué.

Marcel Paul et Ambroise Croizat. Marcel Paul (rescapé de Buchenwald), extrait du Maitron : «  En juin, il participa au nom de la CGT aux travaux de la commission Perrier, chargée de préparer la nationalisation du gaz et de l’électricité ».

Document : l’AG de 8 000 postiers de Paris, le 27 août 1946. Motion.

Les postiers en grève :

« Proclament leur confiance et leur fidélité au Comité National de grève.

Ils déclarent que la grève générale dont le succès fut immense, n’est pas le fait d’une manœuvre, d’un complot ou d’une machination, mais la révolte légitime d’une corporation soucieuse de défendre énergiquement ses intérêts matériels et moraux.

(La grève) ( … ) a marqué le réveil du syndicalisme indépendant et préparé sa libération d’une insupportable tutelle politique.

( … ) Sans se soucier des malédictions, des condamnations ou des calomnies, ils agiront avec le comité national de grève :

  • Pour assurer le succès de leur programme revendicatif devant la Commission de reclassement des fonctionnaires et les Pouvoirs Publics.
  • Pour aboutir, forte de l’unité enfin restaurée, dans une Fédération postale où triomphera le syndicalisme indépendant, à l’élection au suffrage universel de tous les organismes de base de la Fédération postale préalablement à la tenue d’un congrès national extraordinaire. Il lui reviendra d’établir le cahier complet des revendications, et, suivant l’opinion démocratiquement exprimée des syndiqués, de fixer l’orientation syndicale du groupement postal.

Les postiers parisiens donnent mandat au Conseil national de grève de poursuivre son action sans défaillance et avec une ferme et intransigeante résolution jusqu’au succès total de son indispensable et bienfaisante entreprise ». (Source : cahiers du C.E.R.M.T.R.I. mars 1998. Documents sur le « produire d’abord » ; 1945-1947).

(1) Le pape Jean XXIII (1961) nous parle de la fonction des corps intermédiaires au premier desquels trônent, les syndicats.

« (… ) les responsables politiques doivent avoir une claire notion du bien commun, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement.

Nous estimons, en outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les diverses organisations par où se réalise surtout la socialisation jouissent d’une réelle autonomie et poursuivent leurs objectifs dans la concorde et au bénéfice du bien commun. Il n’est pas moins indispensable que ces sociétés aient la forme et la nature d’authentiques communautés ; elles n’y réussiront que si elles traitent toujours leurs membres en personnes humaines et les font participer à leurs activités.

(2) «  On notera que les UBER et compagnie ont aussi offert du travail à des milliers de jeunes de banlieue… Ce qu’aucun gouvernement n’avait fait depuis plus de 30 ans de politique de la ville ! » (Olivier de Pembroke, actuel patron du CJD). Au travail reconnu par une convention collective, ces gens-là opposent une « activité », négociée si l’on peut dire, de gré à gré : l’esclavage du XXIème siècle …

JM Décembre 2018

4ème partie : la sécu, conquête ouvrière.

 

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