22 / 05 / 2026
Les exportations américaines qui s’élevaient à 2 466 millions de dollars en 1913, atteignirent en 1916 le chiffre vertigineux de 5 481 milliards de dollars. Naturellement, la part du lion de ce commerce d’exportation était allouée à l’industrie de l’armement.
Les impérialismes préparaient la guerre. L’impérialisme US avait achevé la liquidation du débile impérialisme espagnol – guerres de Cuba (ils y reviennent) et des Philippines – comme étapes pour le contrôle de tout le continent américain et du Pacifique.
Selon la doctrine des gouvernements, le « peuple » tout entier profiterait des conquêtes impériales. Modestement, certes, mais le peuple, la « multitude » ne doit-il pas resté à sa place, comme l’exige le droit naturel ?
Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné (1).
La « Grande Guerre » des militaristes soutenus par « l’arc va-t-en guerre » et quelques pacifistes d’opérette – pacifistes en temps de paix uniquement – va pouvoir commencer. A l’Assemblée, députés de droite et de gôche votent les crédits de guerre. Ils s’apprêtent aussi tout naturellement à s’attaquer à quelques principes démocratiques élémentaires, comme la liberté de la presse.
Les pires jacasseurs saturent l’espace médiatique de l’époque, donnant la fausse impression d’une union nationale qui n’existe pas.
Il faudra attendre 1916 et des millions de cadavres pour que trois députés SFIO (section française de l’internationale ouvrière) refusent la soumission et votent contre les crédits de guerre.
Quelques points de repère :
25 juillet 1914 : Discours de Jaurès qui pointe les responsabilités de la France impérialiste gorgée de colonies. Il rappelle :
« ( … ) Lorsque nous avons dit que pénétrer par la force au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France … la politique coloniale de la France a contribué à créer l’état de chose horrible où nous sommes … »
28 et 29 juillet : Réunion d’urgence du Bureau socialiste international (IIème internationale) à Bruxelles. Jaurès est présent. Mais les chefs socialistes – presque tous – préparent la capitulation. Une 1ère capitulation spectaculaire qui en appelle beaucoup d’autres.
31 juillet : assassinat à 21 H40 du directeur de L’Humanité.
Le soir, le ministre de la Guerre, Adolphe Messimy, fait retarder le départ pour le front de deux régiments de cuirassés au cas où il serait nécessaire de les employer contre la classe ouvrière. La guerre impérialiste commence en premier lieu, par une vraie guerre des classes.
1er août : mobilisation générale déclarée en France à 15h45, en Allemagne à 17h.
3 août : à 18h40, l’Allemagne déclare la guerre à la France.
4 août : loi « réprimant les indiscrétions de la presse en temps de guerre ».
5 août : « l’état de siège politique » décrété en France le 2 août est approuvé par le Parlement. La Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne pour avoir violé la neutralité belge ; les « démocraties » pleurnichent sur le sort de cette pauvre « petite Belgique » sans défense. L’impérialisme belge exerce depuis quelques décennies une dictature particulièrement sanglante au Congo. Mai là, bien sûr, silence dans les rangs bien pensants …
Des dizaines de milliers de volontaires britanniques s’engageront … puis le regretteront, au moins les survivants. (2).
(Il existe toujours une fondation Jean Jaurès. Parmi les membres éminents : Jacques Attali, Tony Blair, l’inégalable Cahuzac etc ; que du beau monde. Pauvre Jaurès !)

Bruxelles, 28 juillet. Les dirigeants » socialistes » qui s’apprêtent à céder à la pression de l’Union sacrée font reporter la responsabilité de la guerre sur les travailleurs qui ne comprendraient pas bien les enjeux. C’est déjà l’application du « principe » ignoble de la « responsabilité collective » des victimes.
Les militants syndicalistes de la CGT qui ne se soumettent pas à l’ordre nouveau chauvin ne sont pas la majorité.
La presse nationale et nationaliste aux ordres de la classe capitaliste exulte.
En voici quelques exemples :
Honneur au FIGARO.
Le 1er août, on lit ceci : titre « L’assassinat de Jaurès (en 1ère page). Un fou ou un criminel a assassiné hier Jean Jaurès.
( … ) Un sentiment d’indignation soulèvera tous les honnêtes gens à la nouvelle de cet attentat odieux. Cette réprobation sera d’autant plus véhémente que depuis huit jours, Jean Jaurès s’efforçait dans ses articles quotidiens, en dépit des théories même du parti internationaliste, de faire comprendre aux siens la gravité de l’heure présente et d’amener chacun à l’idée de rejoindre le poste où l’appelait le devoir national ».
Puis le FIGARO retranscrit le communiqué du ministre « socialiste » Viviani qui se conclut par : « L’assassin est arrêté, il sera châtié » ; sur ce, chacun à son poste de combat !
Puis on n’échappe pas au communiqué tout aussi hypocrite de l’Action française (monarchiste de la droite extrême, anti syndicale virulente, mouvement antisémite maladif etc), raciste déclarée, qui ose écrire : « L’Action française réprouve hautement l’attentat … » après l’avoir encouragé, parfois ouvertement.
La direction confédérale tente de chercher des responsables et les trouve : « ( … ) Les évènements nous ont submergés. C’est vrai.
C’est aussi, nous devons le dire à ce moment que le prolétariat n’a pas unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’humanité des horreurs de la guerre ». C’est la faute au prolétariat. Classique ; les staliniens deviendront des experts en la matière.
Le 3 août : Le FIGARO se surpasse « Chaque Français en ce moment est un représentant total de la race, avec tous ces instants, tout son passé et tous ces espoirs. ( … ) Nous avons tous vu avec une clarté aveuglante que c’était la barbarie qui nous arrivait avec la formidable horde germanique … » formidable « horde germanique » avec laquelle nombre de ces représentants de la « race » s’entendront si bien en 1940 …
Le quotidien s’indigne : « Les allemands pénètrent en France sans déclaration de guerre ». Alors que pour toutes ses conquêtes impériales, la « France » a toujours respecté le fameux droit international, scrupuleusement, bien sûr.
En page 3, le FIGARO nous parle des « révolutionnaires » et de leurs actions. Extraits :
« On sait qu’en prévision de la mobilisation (gouverner, c’est prévoir …) la police avait dressé une liste de suspects comprenant les plus notoires militants syndicalistes (le « journal » ne cite aucun nom). Ces suspects devaient être arrêtés dès la 1ère heure et envoyés dans les camps de concentration … cette liste constituait ce que l’on appelait, le « CARNET B »
La Bataille syndicaliste (tendance classée « à gauche » dans la CGT) d’hier annonce qu’en présence de l’attitude des révolutionnaires et de leurs déclarations très nettes, le gouvernement, rassuré, a renoncé à user du carnet B ; c’est une décision prise à l’initiative du ministre de l’intérieur, M. Malvy (membre du parti dit, Radical). »
Le FIGARO se veut rassurant : « Comme Paris, la province a accueilli la nouvelle de la mobilisation avec un calme admirable ». Mieux, « La population manifeste le plus grand enthousiasme ».
Les instituteurs patriotes sont convoqués : « Le ministre de l’instruction publique (ou plutôt de la propagande) prévient : les instituteurs qui ne sont pas appelés sous les drapeaux n’hésiteront pas à faire au pays le sacrifice de leurs vacances. Ils resteront à leur poste jusqu’à la fin de la crise ».
Et l’apothéose : « Ils auront soin de mettre en garde la population contre les fausses nouvelles rappelant que seules les dépêches officielles méritent créance ».
Ce ministre s’appelle Victor Augagneur, il est membre du PRS (parti radical-socialiste). Après-guerre – il n’est pas allé au front – il est nommé Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française (AEF) du 5 septembre 1920 au 21 août 1923. Félicitations !
Quelques brèves, pour tout savoir :
« Le prince Bonaparte s’est rendu à l’Elysée ».
L’Italie confirme pour l’instant sa « neutralité ». Le socialiste Benito Mussolini n’a pas encore convaincu la « race » italienne de participer à la fête. Le Figaro en est tout désolé.
En Russie, « le grand duc Nicolas – un ami très cher de la « France » – est nommé Généralissime des forces armées de la Russie ». C’est ce brave homme qui contraindra des millions de moujiks et d’ouvriers russes de se faire trouer la peau.
Eux, sauront le lui faire payer.
Le journal quasi officiel du Vatican, la CROIX n’est pas en reste :
Le 1er août, lendemain du crime, l’éditorial proclame (extrait) :
« Oh que j’aime ma France !
( … ) Aussi le grand souffle du catholicisme entre-t-il à grand flots dans les veines de l’armée française avec le souffle du patriotisme. Nos églises s’emplissent de nos soldats qui répondent à l’appel de Dieu en même temps qu’à celui de la patrie.
Plus de débats vains entre nous.
Plus de querelles irritantes.
Plus de soupçons outrageants.
On sent que l’union est voulue par Dieu pour la France.
On va au combat ensemble en s’aimant les uns les autres.
A cette heure, il n’y a plus de partis. (Le saint quotidien ne parle pas de la CGT).
Il y a la France éternelle, la France pacifique et résolue.
Il y a la patrie du droit et de la justice, toute entière unie dans le calme, la vigilance et la dignité … » Le mot d’ordre est simple : stabilité ! Stabilité de « nos » institutions pour la guerre …
La CROIX se veut rassurante : « Au Maroc, au cours des derniers combats, les rebelles (on ne disait pas encore « terroristes ») ont eu 700 tués et blessés … le moral et l’entrain des troupes est excellent ». L’ordre règne dans « nos » colonies. Le « boche, le « Hun », l’Allemand sauvage, ne va pas nous les voler.
Rassurante et indignée …
« La Ligue de l’enseignement à Nantes : comme il fallait s’y attendre la Ligue de l’enseignement n’a pas compris que les circonstances extérieures, se prêtant mal à la discussion sur la défense laïque, lui imposait le devoir d’ajourner son congrès … ce n’est pas en préparant une jeunesse sans Dieu qu’ils serviront » … la « France ». Du Pétain pur sucre.

Soldats russes dans les tranchées. Ils ignorent encore jusqu’à l’existence du 5ème couplet de l’INTERNATIONALE. L’ennemi est dans leur propre pays, tout couvert de médailles militaires.
Le 3 août, La CROIX titre en première page :
« Mort (plutôt qu’assassinat, meurtre ou crime !) tragique de M. Jaurès.
Avec toute la presse, nous exprimons bien haut notre horreur pour cet acte abominable ».
Bien. Mais, si on y regarde de plus près :
« Jaurès a fait beaucoup de mal.
Il en a fait pour la diffusion puissante de l’idée socialiste destructive de tout ordre social.
Alors que le capitalisme dans sa forme impérialiste plonge toute l’humanité dans un chaos généralisé jamais vu, voilà que Jean Jaurès devient l’ennemi public N° 1.
Il en a fait pour son internationalisme sot qui amena nos socialistes français à décider la grève générale en cas de guerre malgré le refus des socialistes étrangers de les suivre sur ce terrain …
Où en serions-nous, grand Dieu ! à l’heure présente, si nous n’avions sur l’est notre armée de couverture toute prête ? ». Voilà la version cléricale de J. Guesde.
Conclusion : « Le gouvernement (et les « socialistes » qui en sont membres) compte sur le patriotisme de toute la population pour observer le calme et ne pas ajouter aux émotions publiques ».
Le gouvernement craignait que l’assassinat de Jaurès ne provoque des réactions de colère : manifestations, grèves, refus d’obtempérer aux ordres de l’arc militaro-clérical.
Bien sûr, comme Le FIGARO, le « journal » clérical approuve la censure.
Le 4 août : La CROIX publie dans un coin quelques mots sur les obsèques de Jaurès « Les obsèques de Jaurès auront lieu mardi à 10 heures. Des discours seront prononcés au domicile du défunt, à Passy. L’inhumation aura lieu dans le Tarn » … puis revient aux choses sérieuses. Gros titre :
« L’ETAT de siège est proclamé »
et nous informe :
« Sous le régime de l’état de siège, l’autorité militaire a le droit :
De faire des perquisitions de jour et de nuit au domicile des citoyens.
D’ordonner la remise des armes ou des munitions (aux « autorités »).
D’interdire les publications et les réunions qu’elle juge de nature à exciter ou à entretenir le désordre …
Les tribunaux militaires peuvent être saisis de la connaissance des crimes et délits contre la sûreté de l’Etat, contre la constitution, contre l’ordre et la paix publique, quelque soit la qualité des auteurs principaux et des complices.
Et cerise sur le gâteau : « Les criminels ou délinquants sont déférés en Conseil de guerre »
Les syndicalistes qui restent des syndicalistes en n’abandonnant pas leurs cahiers de revendications constituent à l’évidence des cibles de choix.
Mais La CROIX n’écrit nulle part les mots : syndicat, grève ou CGT. Peut-être parce qu’évoquer SATAN pourrait le faire apparaître …
Page 1 : « La mobilisation s’effectue dans un ordre parfait ». Et, l’essentiel : « L’amiral Bienaimé (sic !) réclame avec raison, au nom de toutes les mères de familles des aumôniers pour la flotte ».
Evidemment, ce sont les classes exploitées – les classes laborieuses, les classes dangereuses – qui iront au front. Sans oublier les « coloniaux » déportés (3).
Notre ami le tsar. (Page 2)
Stupéfiant ! « Des cosaques seraient entrés en Allemagne ! Une dépêche de Berlin à Bruxelles (?) annonce qu’une forte colonne de cosaques, avec des canons, a pénétré en Allemagne. »
Ah, ces allemands, on les déteste ; « Nous connaissons ce peuple depuis 44 ans qu’il nous opprime et se rit de nous ».
Toutefois, prudence … « Nous publions cette dépêche sous réserves ».
5 août : « Les obsèques de M. Jaurès. ( … ) De très nombreuses couronnes et gerbes de fleurs ont été envoyées.
Beaucoup de drapeaux rouges aussi, hélas ! ». Et puis, silence dans les rangs !
Le carnage peut commencer malgré ces épouvantables et toujours menaçants drapeaux rouges.
Au parlement, tout le monde vote les crédits.
Voilà pour le FIGARO et la CROIX. On pourrait poursuivre avec la presque totalité de la presse. Il existait à l’époque un nombre considérable de feuilles oscillant entre droite classique et extrême droite franchouillarde, où l’ignorance et la bêtise le disputaient à l’ignoble.
Mais il y avait aussi l’HUMANITE qui était du temps de Jaurès une tribune libre de la lutte des classes … et la presse syndicale censurées dès 1914. Logique impitoyable des « démocraties ».
Ainsi va la démocratie confisquée par le militarisme.
Conclusion de Jaurès : « Ceux qui de bonne foi s’imaginent vouloir la paix, lorsqu’ils défendent contre nous la société présente, lorsqu’ils la glorifient contre nous, ce qu’ils défendent en réalité sans le vouloir et sans le savoir, c’est la possibilité permanente de la guerre. C’est en même temps le militarisme lui-même qu’ils veulent prolonger ». (Discours à la Chambre, 7 mars 1895). Que dire de plus ?
Son assassin Raoul Villain déclare le 10 août : « j’ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l’époque de la loi de trois ans, la grande gueule (parlait-il trop fort ?) qui couvrait tous les appels de l’Alsace-Lorraine. Je l’ai puni, et c’était le symbole de l’ère nouvelle, et pour les Français et pour l’Étranger ». L’individu est acquitté après un « procès » expéditif en mars 1919. Madame Jaurès est condamnée à payer les frais de justice.

L’assassin de Jaurès. Personne ne songe à lui décerner à titre posthume le Nobel de la paix. En 1936, un militant espagnol nous en débarrasse définitivement.
A l’assemblée, personne ne propose d’ accorder une minute de silence à l’assassin.
1 Ainsi, R. Kipling, auteur du « fardeau de l’homme blanc » (1899) et du « livre de la jungle » (en 1904). Le célèbre écrivain milite pour la guerre à outrance. Il fait des pieds et des mains pour que son fils, pourtant malvoyant participe au combat. On ne retrouvera que les lunettes du pauvre gars, sans doute pulvérisé par un obus, à Loos dans le Nord de la France. Le père en aurait conçu quelque amertume. Un peu tard.
2 Il en est toujours ainsi. Aux USA, le journal socialiste « JACOBIN » rapporte :
« Terrains de chasse du lycée. Lorsque l’armée souhaite recruter des étudiants, elle cible les écoles des grandes villes et du Sud, ainsi que les écoles plus pauvres et moins blanches que la moyenne nationale ».
3 On sait que la loi de programmation militaire présentée à l’Assemblée nationale début mai prévoit outre 36 milliards de plus pour la guerre, la création d’un nouveau régime d’exception, toujours plus perfectionné. L’article 16 de la constitution du-coup-d’état-permanent ne leur suffit plus. 122 députés ont dit NON !
Notre fédération, la FNEC-FP-FO a décortiqué les projets des va-t-en guerre. Elle conclut : « Ces mesures traduisent une même logique : encadrer, surveiller, contrôler ». La FNEC établit un parallèle avec des dispositifs en Allemagne et aux EU visant à « mettre la vie de la société dans son ensemble au diapason des exigences militaires ».
C’est la barbarie contre la Civilisation.
JM. 21-05-2026.